Courir : un mode de vie

Tatsuno Tetsurô [Profil]

[21.03.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Depuis la création du marathon de Tokyo, les coureurs à pied sont devenus partie intégrante du paysage urbain. Tatsuno Tetsurô, auteur de reportages et non-fictions et lui même coureur, analyse les raisons factuelles et culturelles de la passion de la course à pied qui s’amplifie depuis plusieurs années à travers tout le pays.

Il y aurait entre 10 et 25 millions de coureurs au Japon. Ce n’est plus un boum, courir est devenu pour nos concitoyens un mode de vie en soi. Pourquoi la course à pied s’est-elle établie de façon aussi solide au Japon ? À y réfléchir, il faut reconnaître que la course à pied résonne avec certains éléments de la mentalité japonaise. Et inversement, elle favorise aussi l’émergence d’un nouveau sens des valeurs. Pour comprendre le phénomène, le contexte socio-culturel autour de la course à pied est intéressant à creuser.

Du club de sport à la route

En ce qui me concerne, j’ai commencé à courir il y a 17 ans. J’ai commencé par fréquenter un club de gym parce que j’avais envie de remuscler mon corps avachi. Je courais sur un tapis roulant d’exercice pendant 10 minutes, puis 30 minutes, et finalement j’ai réussi à dépasser 1 heure. Sur la machine, vous voyez indiqué la totalité du temps que vous avez couru, votre vitesse moyenne et la distance parcourue. C’est à partir de ces indications que je me suis demandé en combien de temps je pourrais courir un marathon. C’était mon principal plaisir de courir, de m’imaginer réussissant à terminer un marathon.

Après deux ans d’entraînement, à l’invitation d’un ami, je me suis inscrit au « Naha Marathon », qui, comme son nom l’indique, a lieu chaque année à Naha, la plus grande ville d’Okinawa. Au début, j’étais en forme, mais au 32e kilomètre, mes jambes n’ont plus voulu rien savoir, et ma première tentative s’est achevée sans que je puisse terminer le parcours. Dans le bus qui ramassait les abandons, l’ambiance était lourde du sentiment d’échec de chacun. Et là j’ai compris une chose : le tapis roulant, ça ne suffit pas pour se préparer à un vrai marathon.

Le dépit d’avoir abandonné au milieu était tel que j’ai juré de prendre ma revanche, et j’ai commencé à m’entraîner sur la route. Deux ou trois fois par semaine, je courais les 7 kilomètres aller-retour qui séparaient le bureau où je travaillais à l’époque du Rainbow Bridge, le pont suspendu sur le port de Tokyo. Et l’année suivante, j’ai terminé le Marathon de Naha.

Je ne suis pas devenu un coureur rapide pour autant. Comparé à un marathonien qui cherche la vitesse, mon record est franchement méprisable. Je cours un marathon en plus de 4 heures et demie. Même un semi-marathon, j’ai du mal à ne pas dépasser la barre des 2 heures.

Le Marathon de Tokyo a pérennisé la mode

Mon record n’a pas beaucoup progressé depuis 17 ans. En revanche, l’environnement de la pratique a radicalement changé.

Avant il était rare de rencontrer d’autres coureurs en ville. Certes, des coureurs pratiquaient dans certains endroits réputés pour ça, comme le parc Komazawa (dans l’arrondissement de Setagaya à Tokyo) ou les jardins extérieurs du palais impérial, mais ils étaient clairsemés. Cela fait une dizaine d’années que l’on voit des coureurs en ville. Soit juste avant la première édition du marathon de Tokyo en 2007.

Trois raisons expliquent l’augmentation des pratiquants :

1- Ceux qui ont découvert le plaisir de courir et de transpirer dans un club de gym, ont eu envie de courir dehors.

2- Un bon nombre de coureurs s’est mis à courir pour brûler des calories et suivre la mode d’un mode de vie sain.

3- Les médias ont diffusé des images de mannequins ou d’actrices qui courraient, ce qui a grandement contribué à changer l’image de la course de fond, d’une activité ringarde à une activité top cool…

Puis l’apparition du Marathon de Tokyo a consolidé la tendance. Depuis que le Marathon de Tokyo existe, je croise toujours d’autres coureurs quand je cours en ville.

Le pourtour extérieur du palais impérial est particulièrement prisé des coureurs, à tel point que des files de coureurs se forment tout au long des 5 kilomètres du parcours. Surtout les mercredi, décrété « jour sans heures sups ». Il y a quelques années, quand on courait autour du palais impérial, on allait ensuite dans un vieux bain public du quartier, mais depuis le succès du Marathon de Tokyo, les établissements destinés aux coureurs poussent comme des champignons. Là, on peut non seulement se laver et se changer, mais aussi prendre une douche, louer des chaussures, des serviettes, etc. On trouve au moins une quarantaine de ces établissement autour du Palais Impérial.

Récemment, ce sont les « kitaku-run », autrement dit les « coureurs qui rentrent chez eux » que l’on voit de plus en plus. En sortant du bureau, ils sortent leur Tee-shirt, leur short et leurs chaussures de jogging, mettent leur costume et leurs affaires dans un sac à dos, et rentrent chez eux en banlieue en courant. 

Personnellement, je crois que, pour ce qui est du Japon tout au moins, c’est à Okinawa que la course à pied est devenue partie intégrante du mode de vie. Ayant séjourné à Okinawa pendant un mois en 1995, je me souviens avoir été très étonné par le nombre de gens qui couraient à toute heure dans les rues de la ville malgré la chaleur du climat. À Okinawa, où se trouvent de nombreuses bases militaires américaines, bon nombre de personnes s’étaient mises à courir à l’imitation des joggers américains. Le premier Marathon de Naha a eu lieu en 1985, la 28e édition s’est déroulée l’année dernière, on peut dire que c’est une vénérable institution. Et du fait que les coureurs sont nombreux dans ce département, plus de compétitions y sont organisées en comparaison des autres régions du Japon.

Puis, quand le Marathon de Tokyo a été lancé, le boum de la course à pied a gagné Tokyo, mais le phénomène était encore limité à Okinawa et Tokyo. Je me souviens avoir couru dans le parc du château d’Ôsaka à l’occasion d’un déplacement professionnel. Aucune indication de distance n’était en place, et nous étions très peu nombreux. La situation était la même dans les autres principales villes régionales. Mais depuis les Marathons d’Ôsaka et Kôbé en 2011, et celui de Kyôto en 2012, le phénomène s’est étendu et aujourd’hui, il est possible de rencontrer des coureurs en ville dans toutes les grandes villes du Japon.

  • [21.03.2013]

Né en 1957. Journaliste et écrivain de non-fiction. Diplômé de la faculté de droit de l’Université Keiô, département de sciences politiques. Pratiquait le base-ball au collège et au lycée. Intègre le journal Asahi Shimbun en 1981. Couvre les affaires d’erreurs médicales au titre de chef d’unité volante auprès du ministère de la Santé. Devient indépendant en 2004. Écrit sur les questions de scandales médicaux, analyse des médias et le sport. Ouvrages : Document : L’honneur de la Minor League – Ueda révolutionne le baseball au lycée Keiô (Nikkan Sport Shuppan, 2006) ; L’autorité médicale en prend un coup – reportage sur l’Ordre des médecins japonais : Dans les coulisses des luttes de pouvoir et des rancunes accumulées (Iyakukeizai-sha, 2010) .

Articles liés
Articles récents

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone