Décès d’Ichikawa Danjûrô, réouverture du Kabukiza
L’avenir du kabuki se joue maintenant

Kamimura Iwao [Profil]

[26.03.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Ichikawa Danjûrô est décédé le 3 février 2013. Alors que le nouveau théâtre Kabukiza doit ouvrir en avril, cette triste nouvelle a mis le monde du Kabuki en état de choc. Que sera l’avenir du Kabuki ?

Le 3 février dernier, à deux mois de l’ouverture du nouveau Kabukiza, le théâtre dédié au kabuki à Tokyo, le grand acteur Ichikawa Danjûrô est mort. La nouvelle a étonné tout le monde. À la fin de l’année dernière, il avait interrompu pour hospitalisation sa participation au Kao-mise du théâtre Minamiza à Kyôto, la représentation de prestige au cours de laquelle tous les acteurs de la troupe montent en scène. Il suivait des soins afin de se ménager, dans l’attente de l’inauguration du nouveau Kabukiza à Tokyo, dont il devait être la tête d’affiche.

La lignée d’Ichikawa Danjûrô est la dépositaire de la tradition du « Aragoto », ou style « rude », qui forme l’essence du kabuki d’Edo. Ichikawa Danjûrô, 12e du nom, portait très haut cette tradition. Plus qu’un grand acteur, Danjûrô transcendait sa technique, il personnifiait un style que nul autre que lui ne pouvait imiter. Ses apparitions étaient l’illustration même de l’expression du « Jeu fait homme », et c’est à ce titre qu’il était une figure symbolique du kabuki.

Un coup dur pour le kabuki

Ichikawa Danjûrô XII interprète Benkei dans « Kanjinchô » (octobre 2012, au théâtre de Shinbashi / photo : publiée avec l’autorisation de Shôchiku Co., Ltd / copie interdite, tous droits réservés)

La disparition de Danjûrô, c’est l’impression que le pilier de soutien de tout le kabuki nous a été enlevé. D’autant plus qu’à peine deux mois auparavant, en décembre 2012, s’était éteint Nakamura Kanzaburô, de dix ans son cadet, qui était unanimement considéré comme le leader de la génération suivante. Le choc est donc double. Et la question de l’avenir du kabuki, que l’on avait un peu oubliée depuis quelques temps, réapparaît : ces vingt dernières années, la qualité des acteurs de la maturité, et la popularité des acteurs de soutien, avaient assuré un succès constant pour le kabuki. Mais le changement d’époque approchait peu à peu.

Danjûrô lui-même avait 66 ans, et les grands acteurs dont l’influence porte à elle seule le kabuki moderne sont pour l’essentiel des figures de la même génération, tous entre 60 et 70 ans : Onoe Kikugorô, Matsumoto Kôshirô, Nakamura Kichiemon, Kataoka Nizaemon, Nakamura Baigyoku, et Bandô Tamasaburô. 

L’espérance de vie au Japon dépasse aujourd’hui les 80 ans, certes, et on peut être dans un âge avancé et faire preuve d’une vigueur et d’une jeunesse de mentalité sans faille. C’est effectivement le cas de tous ces grands acteurs, grâce à leur long et rigoureux entraînement. Mais il faut penser à la relève, et la disparition de Danjûrô rappelle que cette réalité est essentielle. L’événement résonne comme un coup de canon frappé contre le château kabuki.

Les jeunes acteurs résisteront-ils au test ?

En fin de compte, la question est de savoir si les acteurs de la jeune génération seront capables de préserver et de construire sur la tradition du kabuki pour la future génération. Malgré la perte de Nakamura Kanzaburô, qui appartenait à la génération juste en dessous de celle de Danjûrô et des autres grands acteurs que nous avons énumérés, il reste bien des acteurs d’âge moyen tout à fait capables de donner une direction à la génération suivante. Bandô Mitsugorô (né en 1956) pour n’en citer qu’un, mais il est vrai que beaucoup de ces acteurs ne sont pas encore bien connus du grand public.

À l’évidence, si l’on réfléchit à l’avenir à un peu plus long terme, ce n’est pas le moment de dormir sur ses lauriers. 

Les acteurs talentueux ne sont pas rares, tels Ichikawa Somegorô, Ichikawa Ennosuke, et il y en a d’autres encore plus jeunes, comme Ichikawa Ebizô (le fils de Danjûrô, qui reprendra son nom de scène), Onoe Kikunosuke, Onoe Shôroku, et d’autres, mais aucun de ces acteurs n’est encore en position de prendre les rênes de leurs pères.

Néanmoins, une excellente occasion de mesurer leurs compétences va se présenter très vite. En mars, juste avant l’ouverture du Kabukiza, des représentations de kabuki sont programmées dans quatre théâtres de Tokyo, toutes interprétées essentiellement par les jeunes stars, tous d’une vingtaine et une trentaine d’années. Ensuite, pour l’inauguration du nouveau théâtre Kabukiza, les trois premiers mois permettront d’admirer les sommets du kabuki moderne avec l’ensemble des acteurs de premier rang, puis, de juillet à septembre, des représentations basées sur une distribution de jeunes talents. Les jeunes sont également engagés dans d’autres projets avec d’autres théâtres.

Comment la jeune génération se montrera-t-elle capable de porter ces représentations et de remporter un brillant succès ? Voilà de quoi mesurer la solidité de l’avenir du kabuki, et il ne fait aucun doute que la disparition de Danjûrô fait tourner tous les regards vers cet événement. S’ils confirment leur essor et mettent en lumière la valeur de leur génération, l’anxiété se calmera.

Le 27 février 2013, les funérailles d’Ichikawa Danjûrô ont eu lieu à l’Aoyama sôgisho, réunissant 2 500 personnes. Sur l’autel étaient exposés les décorations de l’Ordre du Soleil levant, attribué à titre posthume la veille par le gouvernement, et de Commandeur des Arts et Lettre de la France, qui lui avait été remise en 2007 après des représentations à l’Opéra de Paris. Le fils aîné de Danjûrô et à ce titre chef de deuil, Ebizô, a cité un haïku d’adieu de Danjûrô : « La couleur est un ciel, Le ciel est couleur, Vers un monde sans temps ». (photo : nippon.com )

La reconstruction du Kabukiza tombe pile 

La rénovation du Kabukiza, ou la « réinauguration », devrait-on dire, aura lieu en avril 2013 et marque une étape importante dans les 120 ans d’histoire de ce temple du kabuki à Tokyo. Le corps du bâtiment lui-même représente la 5e génération du Kabukiza. Fondé en 1889, le Kabukiza a été plusieurs fois reconstruit pour cause d’incendie et de guerre. Le précédent bâtiment, 4e du nom, avait été construit en 1951, peu de temps après la fin de la guerre, et avait immédiatement connu une immense popularité. Construit en béton, alliant avec éclectisme style ancien et moderne, non seulement les fans de kabuki l’adoraient, mais il était devenu l’un des monuments architecturaux emblématiques du paysage de Tokyo. Il avait néanmoins fermé il y a trois ans et avait dû être démoli pour cause de vétusté. Le 5e Kabukiza est né de nouveau au même endroit et quasiment dans le même style (assorti de fonctionnalités actuelles, cela va sans dire). La disparition de Danjûrô à quelques semaines de son inauguration nous oblige à considérer l’alternance des théâtres dans le même temps que celle des générations d’acteurs.

Le kabuki lui-même, si l’on regarde dans le long terme, compte plus de 400 ans d’histoire. Depuis l’émergence de cet art, des générations et des générations d’acteurs se sont succédées. À chaque disparition d’un acteur important, des voix se sont faites entendre pour annoncer une crise du kabuki. Avec pour effet qu’à ces voix se sont levés de nouvelles générations d’acteurs pour reprendre le flambeau, maintenir vivante la tradition, renouveler le kabuki. Jusqu’à aujourd’hui. Depuis la construction du 4e Kabukiza en 1951, pour se limiter à la période de l’après-guerre, plusieurs immenses acteurs ont disparu. La fin du kabuki a plusieurs fois été annoncée. Mais la génération des fils, ayant acquis sa compétence sous les vastes ailes des pères, leur a succédé et a écrit l’histoire du kabuki d’après-guerre. Ce sont eux qui sont allés représenter le kabuki à l’étranger, ce que n’avaient jamais pu faire leurs pères à cause des restrictions de leur époque. Ce sont eux qui ont fait connaître le kabuki au monde entier.

Eux mêmes sont devenus âgés au moment où le XXe siècle approchait de sa fin, et c’est à nouveau la génération de leurs fils qui a hérité et poursuivi la tradition. Danjûrô XII était un représentant de cette époque. Époque qui a établi la prospérité du kabuki moderne depuis la fin du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Matsumoto Kôshirô IX, parallèlement au kabuki, a joué dans des comédies musicales, Ichikawa Ennosuke III a créé des mises en scène d’opéra, Nakamura Kanzaburô XVIII a joué aux États-Unis et en Europe en utilisant un théâtre portatif conçu spécialement à cet effet. Ainsi sont apparus des acteurs qui se sont lancés dans des activités audacieuses, inouïes de la génération précédente.

Ainsi le kabuki a-t-il perduré en se lançant de nouveaux défis, tout en continuant la tradition qui fait son identité. Ainsi le kabuki est-il encore aujourd’hui plus vivant que jamais. Le kabuki arrive aujourd’hui à une charnière générationnelle. Si les jeunes acteurs et les acteurs en pleine ascension cultivent leurs compétences, et si le passage de témoin avec leurs pères se déroule correctement, ces voix craintives sur l’avenir du kabuki se disperseront comme brume matinale.

(D’après un texte original en japonais du 19 février 2013, photo de titre a été prise par Hanai Tomoko lors de la vérification des éclairages sur la façade du nouveau Kabukiza.)


  • [26.03.2013]

Critique de théâtre. Né à Tokyo en 1940. Titulaire d’une maîtrise de littérature anglaise et américaine de l’Université Keiô. A commencé à travailler comme critique de kabuki en 1977, en particulier pour les revues Engekikai et Gekihyô. Est devenu critique de théâtre du journal Nikkei en 1994. La même année, on lui a décerné le vingt-huitième Prix de littérature du Kansai. Auteur de divers ouvrages, dont Kabuki Today: The Art and Tradition et Kabuki hyakunen hyakuwa (Le kabuki, cent ans, cent histoires).

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