Comment le Japon des entreprises a perdu sa « voix »
La crise du Keidanren dans l’« après-Japan Inc. »

Mori Kazuo [Profil]

[22.04.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Le Nippon Keidanren, principale fédération japonaise d’organisations économiques et groupe de pression bien connu, a récemment rendu public le nom de l’homme qui allait devenir nouveau président — Sakakibara Sadayuki, président du groupe Toray —, mais seulement après que ceux sur qui s’étaient portés ses premier et deuxième choix eurent décliné cet honneur. Mori Kazuo propose ici un bilan de l’essor et du déclin du Keidanren, depuis la naissance de cette toute puissante « voix des grandes entreprises » jusqu’à l’enfoncement dans la stagnation qui l’a laissé en marge de la nouvelle économie japonaise.

À l’occasion de son assemblée générale du 3 juin de cette année, le Nippon Keidanren, connu comme la voix des grandes entreprises, va désigner son nouveau président : Sakakibara Sadayuki, le président du groupe Toray. L’organisation a dû faire appel à lui faute d’avoir pu confier le poste à l’un de ses vice-présidents en activité. M. Sakakibara, qui a été vice-président jusqu’en 2011, a cessé depuis lors de jouer un rôle actif dans la direction de l’organisation.

Sakakibara Sadayuki nommé le prochain président de l’organisation patronale japonaise (photo : Sankei Shimbun)

C’est la seconde fois d’affilée que le Keidanren déroge à la règle établie qui veut que la présidence revienne à l’un des vice-présidents en activité. Yonekura Hiromasa, l’actuel président, était lui aussi sur la touche il y a quatre ans, quand on lui a demandé de prendre la direction du Keidanren. (Il occupait alors le poste, essentiellement honorifique, de président de la Chambre des conseillers.) Bien qu’elle disposât de dix-huit vice-présidents entre lesquels choisir, la fédération a été contrainte de s’adresser ailleurs pour trouver un candidat à la succession de M. Yonekura.

Le président du Keidanren, une fédération d’organisations économiques réputée pour son influence économique et politique, était jadis officieusement considéré comme le « premier ministre du monde des affaires ». La difficulté que l’organisation a récemment rencontrée pour recruter un dirigeant adéquat en dit lourd sur le recul de son pouvoir et de son prestige au cours des deux dernières décennies.

On peut imputer ce recul à trois grands facteurs : premièrement le changement structurel qui affecte le monde politique et économique japonais, deuxièmement l’incapacité du Keidanren à formuler des principes et des politiques adaptés à ces nouvelles conditions et, troisièmement, le vieillissement des grosses légumes de la fédération et le déclin en termes de créativité et d’innovation qui en résulte au sommet de la pyramide.

Phase 1 : la construction du « triangle de fer »

Le Keidanren (jadis connu sous le nom de Fédération japonaise des organisations économiques) a été fondé en août 1946, à peu près un an après la fin de la seconde guerre mondiale, pour remplacer, avec une efficacité renforcée, les « associations de contrôle » qui avait aidé le gouvernement japonais à mobiliser les secteurs clés de l’industrie pendant la guerre. Le premier président du Keidanren, Ishikawa Ichirô (1885-1970), avait en fait été à la tête de l’Association de contrôle de l’industrie chimique, où son action lui avait valu le surnom de « dieu de la mobilisation industrielle ». Au début, le Keidanren avait pour unique fonction de faire connaître aux autorités d’occupation américaines et au gouvernement japonais les desiderata et les besoins du monde des affaires japonais, dévasté par la guerre.

Il aura fallu attendre 1956, année où Ishizaka Taizô (1886-1975), le président de Toshiba, a succédé à M. Ishikawa à la tête du Keidanren, pour que l’organisation ait véritablement du poids. Les forces conservatrices de la nation avaient fusionné en 1955 pour former le Parti libéral-démocrate du Japon, qui allait rester au pouvoir les 38 années suivantes, et le miracle économique de l’après-guerre était en cours. Président du Keidanren pendant la période de croissance rapide, M. Ishizaka a voulu faire en sorte que le monde des affaires parle d’une seule voix et s’est efforcé de promouvoir la libéralisation des échanges et de l’investissement.

Sur la scène internationale, la guerre froide sévissait et, au niveau régional, le Japon était devenu un champ de bataille essentiel dans le conflit politique et idéologique opposant les blocs de l’Est et de l’Ouest. Inquiet à l’idée que les socialistes puissent accéder au pouvoir, le Keidanren a commencé à servir d’intermédiaire pour les dons politiques, en canalisant vers les caisses du PLD les fonds versés par les entreprises pour payer les « coûts de la préservation du système capitaliste ». À cette époque, c’était invariablement le président du PLD qui était premier ministre, et le soutien financier que le Keidanren accordait au parti au pouvoir conférait à l’organisation une influence considérable sur le plus haut responsable de la nation. La poigne dont M. Ishizaka a fait montre pendant les douze années de sa présidence lui a alors valu le titre de « premier ministre du monde des affaires ».

Entré tardivement dans le capitalisme industriel, le Japon a compté essentiellement sur sa bureaucratie pour planifier et contrôler l’activité économique, et ce depuis son émergence en tant qu’État moderne à l’ère Meiji (1868-1912). Sous le règne du PLD, l’influence des fonctionnaires sur la conduite et le sort des grandes entreprises a continué de s’exercer par le biais de ressorts non statutaires tels que la « guidance administrative ». Dans le même temps, ces mêmes fonctionnaires étaient assujettis aux pressions des politiciens disposant du pouvoir législatif. Et, dans la mesure où elles constituaient l’une des sources principales de financement du PLD, les grandes entreprises exerçaient tout naturellement une influence sur les politiciens de ce parti. Durant la période de croissance rapide du Japon, ce « triangle de fer » — emprise de la bureaucratie sur l’industrie, du parti au pouvoir sur la bureaucratie et de l’industrie sur le PLD — a aidé ce dernier à se maintenir au pouvoir et joué en coulisses un rôle central dans le processus décisionnel. Le Keidanren avait quant à lui la haute main sur le côté affaires de ce triangle de fer.

  • [22.04.2014]

Journaliste. Né à Tokyo en 1950. Diplômé de l’Université Waseda, où il s’est spécialisé en économie. A été éditeur en chef adjoint du Nihon Keizai Shimbun et chercheur invité à l’Institut Weatherhead des études asiatiques, ainsi qu’au Centre de l’Université Colombia pour l’économie et les affaires japonaises. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Nihon no keiei (Le management japonais) et Keiei ni karisuma wa iranai (Les managers n’ont pas besoin de charisme).

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