Crise en Ukraine : le Japon doit adopter une politique active

Kawatô Akio [Profil]

[05.05.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le 23 avril, le président américain Barack Obama a effectué une visite d’État au Japon au moment même où les relations entre les USA et la Russie s’envenimaient du fait de la situation en Ukraine. Quelques jours avant, Kawatô Akio, un ancien diplomate, donnait son point de vue sur la façon dont le Japon doit réagir face aux agissements de la Russie et sur la politique que le gouvernement d’Abe Shinzô doit adopter. La situation ayant quelque peu évolué depuis, on se reportera à la note située à la fin du texte pour une mise à jour .

Un moment décisif dans la confrontation entre la Russie et les États-Unis

L’empire soviétique s’est effondré en 1991, il y a plus de vingt ans. Mais l’instabilité règne encore dans les pays à la périphérie de la Russie, à preuve la crise actuelle en Ukraine, un problème vraiment crucial qui peut contribuer aussi bien au déclin définitif de la Russie qu’à une renaissance de l’Union soviétique, comme le projette Vladimir Poutine.

L’Ukraine est le pays le plus étendu de l’ex-Union soviétique, après la Russie. Elle a une population de plus de quarante millions d’habitants dont un peu moins de la moitié parlent le russe en tant que langue maternelle. C’est un pôle agricole et industriel majeur de la région qui approvisionne encore aujourd’hui l’armée russe en matériel militaire. Les missiles balistiques intercontinentaux SS 18 qui constituaient l’essentiel de la force de frappe nucléaire de la Russie proviennent d’Ukraine, de même que les avions de transport très gros porteurs Antonov et les missiles air-air qui équipent les avions de chasse russes. Pour l’armée russe, l’idée que les puissances occidentales puissent lui interdire l’accès à ses bases industrielles de l’est et du sud de l’Ukraine est un véritable cauchemar.

La Russie a donc proposé un « système de gouvernement fédéral » pour l’Ukraine qui ressemble en fait davantage à une « confédération d’états indépendants ». Ce système aurait le mérite d’assurer une grande autonomie régionale à l’est et au sud de l’Ukraine et de permettre ainsi à Moscou de les attirer dans sa sphère d’influence. C’est pourquoi il figure au cœur des négociations quadripartites qui ont réuni l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et l’Union européenne, à Genève, au mois d’avril. Mais les différentes parties en présence auront bien du mal à se mettre d’accord et les élections présidentielles ukrainiennes prévues pour le 25 mai prochain risquent fort d’être repoussées. Entre-temps des forces pro-Russes ont en effet investi des bâtiments du gouvernement dans des villes de l’est de l’Ukraine et la situation est toujours extrêmement volatile. C’est dans ce contexte que le président Obama arrivera à Tokyo le 23 avril, pour une visite d’État de trente six heures. Quelle politique le Japon doit-il adopter vis à vis du problème de l’Ukraine ?

Une détérioration inévitable des relations nippo-russes

Le problème posé par l’Ukraine tombe particulièrement mal pour le Japon à l’heure où il est préoccupé par ses relations avec Pékin. La crise ukrainienne monopolise l’attention des États-Unis tout en contraignant Tokyo à faire marche arrière dans sa stratégie de liens renforcés avec Moscou, pour faire contrepoids à la Chine. Au point où en sont les choses, le Japon n’a pas d’autre choix que de faire corps avec les positions occidentales et de mettre en sourdine ses relations avec la Russie. Le Premier ministre Abe Shinzô qui, depuis un an, avait fait de gros efforts pour développer des rapports chaleureux avec Vladimir Poutine, va devoir laisser l’ambiance entre les deux pays se refroidir pendant un certain temps.

Du fait des sanctions que lui ont imposées les pays occidentaux et de l’attitude de la Chine, qui a choisi de rester sur son quant à soi, la Russie se retrouve isolée. Et qui plus est, elle est en position de faiblesse par rapport au Japon. Mais cela ne devrait pas pour autant  empêcher Moscou de faire preuve de comportements agressifs, par exemple en multipliant les violations de l’espace aérien japonais avec ses avions de chasse tout en cherchant, en même temps, à attirer Tokyo de son côté en lui faisant miroiter une solution au conflit sur les Territoires du Nord — un groupe d’îles situées au nord d’Hokkaidô qui ont été envahies par l’URSS à la fin de la Seconde Guerre mondiale et sont depuis revendiquées par les Japonais. Vladimir Poutine doit se rendre en principe au Japon cet automne et ce voyage sera à n’en pas douter au cœur de subtiles tractations. Le Japon a tout intérêt à prendre son temps pour reporter ou confirmer l’invitation du président russe et il devrait même utiliser sa décision comme un atout diplomatique.

Certains Japonais ont l’impression qu’imposer des sanctions à une grande puissance comme la Russie pourrait s’avérer dangereux à bien des égards. Pourtant cela ne devrait pas poser trop de problèmes dans la mesure où il s’agit de décisions prises d’un commun accord avec de nombreux pays occidentaux. Le Japon a déjà approuvé quantité de sanctions contre Moscou lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, en 1979, et au moment de l’interdiction du syndicat polonais Solidarnosc, en 1981. Cependant l’éventail des mesures répressives qu’il peut appliquer à la Russie reste relativement limité.

Les États-Unis et l’Europe ne disposent pas non plus de nombreux moyens pour sanctionner Moscou. Les marchés et les infrastructures financières occidentaux ont une importance capitale pour les entreprises russes, mais les Occidentaux ne peuvent guère s’en servir comme d’un levier parce que si les fonds russes cessent d’affluer en Occident, les institutions financières américaines et européennes en pâtiront. Par ailleurs les pays de l’Europe de l’Ouest ne se hasarderont sûrement pas jusqu’à suspendre leurs importations de pétrole et de gaz naturel en provenance de la Russie.

  • [05.05.2014]

Ancien diplomate. A été, entre autres, chef de mission adjoint à l’ambassade du Japon à Moscou et ambassadeur du Japon en Ouzbékistan et au Tajikistan. A créé un site Internet intitulé « Japan and World Trends » en 2006, avec Anne, son épouse danoise. Né à Tokyo, en 1947. Diplômé de l’Université de Tokyo, en 1970. Est ensuite entré au ministère des Affaires étrangères japonais. A complété ses études à l’Université Harvard et à l’Université d’État de Moscou. A été professeur invité à l’Université de Tokyo, l’Université Waseda et l’Université d’État de Moscou ainsi que chargé de recherches principal à la Tokyo Foundation. Auteur de plusieurs ouvrages en rapport avec l’Union soviétique et la Russie.

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