Diplomatie : la place de la Mongolie dans le dispositif stratégique du Japon

Oka Hiroki [Profil]

[19.06.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية | Русский |

Le sumo, sport national japonais, est actuellement dominé par trois lutteurs mongols au rang suprême de yokozuna, une présence qui contribue à rendre la Mongolie plus proche pour les Japonais. Récemment, ce pays s’est aussi illustré sur la scène diplomatique en qualité d’intermédiaire entre le Japon et la Corée du Nord dans le dossier des Japonais kidnappés par des agents nord-coréens. Réexaminons les relations nippo-mongoles sous l’angle historique.

Prise en tenailles entre de grandes puissances

Pour les Japonais, l’émergence de la Mongolie paraît toujours soudaine. Les invasions mongoles du Japon au XIIIe siècle ont été une surprise, comme l’arrivée des lutteurs mongols dans le monde du sumo ou l’annonce de l’intercession mongole entre Tokyo et Pyongyang dans le dossier des Japonais kidnappés par la Corée du Nord. Voilà sans doute pourquoi il est aujourd’hui question de « réévaluer » la place de la Mongolie dans le dispositif diplomatique japonais. Mais pour appréhender cette question, le plus rapide est de réfléchir à la valeur du Japon pour la Mongolie, plutôt qu’à l’inverse.

Pour tous les pays, la sécurité nationale est une question cruciale ; il en va de même pour la Mongolie. Le problème pour ce petit pays d’à peine 2,7 millions d’habitants coincé entre deux grandes puissances, la Russie et la Chine, est de trouver les moyens d’assurer sa sécurité. Les cent dernières années de l’histoire de la Mongolie montrent que la seule solution repose dans un jeu sur l’équilibre des pouvoirs entre grandes puissances. Le Japon était autrefois, avec la Chine et la Russie, l’un des acteurs du jeu politique qui se déroulait autour de la Mongolie ; après la Deuxième Guerre mondiale et la guerre froide, quelle valeur le Japon revêt-il pour la Mongolie aujourd’hui ?

La difficile naissance de la République populaire de Mongolie

Lorsque la Mongolie du Bogdo Gegen, le dirigeant spirituel du bouddhisme tibétain, proclame son indépendance du pouvoir Qins à la faveur de la Révolution chinoise de 1911, le pays mise sur l’appétit colonialiste de la Russie. Par le traité bilatéral de 1912, l’empire russe s’engage à soutenir le gouvernement du Bogdo Gegen et s’arroge certains droits sur la Mongolie.

Après la révolution russe de 1917, la Mongolie est envahie par l’armée chinoise qui cherche à regagner du terrain, ainsi que par l’armée blanche russe opposée à l’Union soviétique ; en 1921, le Parti du peuple mongol, avec le soutien de l’Armée rouge, constitue une armée révolutionnaire qui chasse les forces chinoises et l’armée blanche russe ; au mois de juillet est formé le gouvernement populaire de Mongolie, une monarchie restreinte dirigée par le Bogdo Gegen.

En 1924, après la mort du Bogdo Gegen, le premier Grand Khural d’Etat proclame la République populaire de Mongolie. A l’issue de la Seconde Guerre mondiale en 1946, elle obtient la reconnaissance de son indépendance par la République de Chine du Kuomintang. Après l’établissement de la République populaire de Chine en 1949 et durant la période de rapprochement sino-soviétique des années 1950, les relations avec la Chine s’améliorent temporairement avant de se dégrader à nouveau lorsque des tensions surgissent entre Pékin et Moscou. La République populaire de Mongolie, bien qu’elle soit un pays satellite de l’URSS, est admise à l’ONU en 1961 en tant qu’Etat indépendant.

L’impossible réunification entre Mongolie extérieure et intérieure

Cependant, l’indépendance acquise en jouant des grandes puissances a été payée au prix fort. En vertu de l’Accord nippo-russe (accord bilatéral sur le partage des pouvoirs en Asie de l’Est conclu quatre fois entre 1907 et 1917), la Russie a reconnu au Japon des droits sur la Mongolie-intérieure, en échange de quoi elle s’est arrogé la main-mise sur la Mongolie-extérieure (partie nord du désert du Gobi) ; elle s’est ainsi assuré des ressources économiques en Mongolie-extérieure tout en refusant la réunification entre Mongolie intérieure et extérieure de crainte de voir ses relations avec le Japon et la Chine se détériorer, a imposé à la Mongolie-extérieure de reconnaître la suzeraineté de la Chine et lui a dénié son indépendance. L’URSS a maintenu cette position et exporté en Mongolie sa révolution sous la forme d’une dictature exercée par le Parti du peuple mongol dont les campagnes d’épuration ont fait de très nombreuses victimes. Beaucoup d’entre elles ont été accusées d’être des espions à la solde du Japon.

Dans le même temps, les Mongols de Mongolie-intérieure, restée aux mains de la Chine, tentent, dans le sillage de leurs compatriotes de Mongolie-extérieure, de jouer des ambitions japonaises. Par exemple, en 1915, quand la réunification de la Mongolie est refusée par le traité de Kiakhta signé entre la Russie, la Chine et la Mongolie, le chef des armées du régime du Bogdo Khan, Babuujab, personnage originaire de Mongolie-intérieure orientale, s’allie avec le Japon pour poursuivre le mouvement d’indépendance. C’est ce qu’on appellera le Deuxième mouvement d’indépendance mongol vis-à-vis du pouvoir mandchou.

  • [19.06.2014]

Professeur au Centre de recherches sur l’Asie du Nord-Est de l’Université du Tohoku depuis 1996, spécialiste de l’histoire de Mongolie. Né en 1959, niveau troisième cycle en littérature à l’université Waseda en 1991, docteur en littérature en 2005. A également été maître de conférences associé à l’Université Waseda, chercheur de la Société japonaise pour la promotion des sciences et maître de conférences au Centre de recherches sur l’Asie du Nord-Est de l’Université du Tohoku. Auteur notamment d’Etude du Hushuu Chuulganii Dürem dans la Mongolie sous la dynastie Qing (Tôhô Shoten, 2007).

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