Pourquoi Abe Shinzô a-t-il remanié son gouvernement ?

Kakizaki Meiji [Profil]

[20.10.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية |

Le 3 septembre 2014, Abe Shinzô, le Premier ministre japonais, a remanié son gouvernement et la hiérarchie du Parti libéral-démocrate (PLD) pour la première fois depuis son retour au pouvoir, en décembre 2012. Kakizaki Meiji, un journaliste spécialisé dans la politique, s’interroge sur les raisons qui ont motivé les décisions de M. Abe et sur les conséquences que celles-ci auront sur le fonctionnement du gouvernement et du PLD.

Abe Shinzô a procédé à un remaniement de son gouvernement et de la direction du Parti libéral-démocrate (PLD) le 3 septembre 2014. Cette restructuration est la première depuis que M. Abe est revenu au pouvoir, en décembre 2012. Le Japon a un régime de type parlementaire dans lequel la Diète choisit le Premier ministre qui forme ensuite le gouvernement. Le chef du gouvernement est en même temps le président du parti qui a remporté les élections.  Dans ce système, les fonctions ministérielles et de direction du parti au pouvoir ont tellement tendance à se chevaucher que la distinction entre les deux est bien souvent difficile à établir et que l’on est forcé de les considérer comme un tout.

Le Parti libéral-démocrate a été pendant longtemps divisé en clans au point qu’il était considéré davantage comme une fédération de plusieurs factions que comme une seule entité politique. Pour éviter que les dissensions n’entravent son fonctionnement, certains membres du PLD ont envisagé de mettre une autre personne que le Premier ministre à la tête du parti. Mais ce projet n’a jamais abouti et c’est toujours au Premier ministre que revient le choix de la composition du gouvernement et des dirigeants du parti au pouvoir. Toutefois, la réforme du système électoral, en particulier la mise en place de circonscriptions à siège unique pour les élections à la Chambre des représentants, a limité la compétition entre les clans du PLD et renforcé considérablement la mainmise d’Abe Shinzô sur son parti. Je me propose de traiter le double remaniement du 3 septembre 2014 comme un seul et unique acte politique pour tenter de comprendre les intentions profondes du Premier ministre dans cette affaire.

La perspective de l’élection présidentielle du PLD

On pourrait à la limite considérer le récent remaniement opéré par Abe Shinzô comme une manœuvre stratégique pour renforcer sa position avant l’élection présidentielle du PLD prévue pour l’automne 2015. Les deux principaux objectifs de la restructuration du PLD étaient d’une part de régler le problème posé par Ishiba Shigeru, qui en tant que secrétaire général était le numéro deux du parti, juste après le Premier ministre, et de l’autre de recréer des liens entre les différents clans rivaux du PLD. L’année prochaine, Ishiba Shigeru devrait briguer à nouveau la présidence du parti face à Abe Shinzô et les clans joueront sans doute un rôle déterminant dans l’issue du scrutin.

Le président du PLD étant déjà très occupé par ses fonctions de Premier ministre, c’est le secrétaire général du parti qui est chargé de la lourde tâche de gérer les affaires du PLD, ce qui implique non seulement le maintien de liens solides avec les membres de la Diète mais aussi l’affectation des fonds et des postes importants de la hiérarchie du parti. A l’élection de 2012, Abe Shinzô avait obtenu plus de suffrages parmi les élus du PLD de la Diète qu’Ishiba Shigeru. Mais ce dernier avait bénéficié d’un soutien massif de la part des membres provinciaux du parti. Selon toute vraisemblance, M. Ishiba aurait continué à renforcer sa position à la Diète – qui jusque-là constituait son point faible – s’il avait conservé sa fonction de secrétaire général du PLD. On peut donc en déduire que c’est la raison pour laquelle Abe Shinzô a décidé de lui retirer ce poste. Mais le Premier ministre ne pouvait pas se permettre d’écarter purement et simplement son rival du pouvoir car cela aurait servi de prétexte à ses adversaires du parti pour se rallier contre lui.

Depuis les derniers mois de l’année 2013, le programme du Premier ministre a fait l’objet de fréquentes discussions à l’intérieur du PLD, parce que le gouvernement avait entrepris de faire adopter des lois sur la création d’un Conseil national de sécurité (NSC) et sur la protection des secrets d’État, et de modifier la position du Japon sur l’exercice du droit de légitime défense collective. Abe Shinzô a dû alors penser qu’il fallait rétablir l’harmonie au sein du parti en faisant appel aux dirigeants des différents clans.

C’est en tout cas ce que le Premier ministre avait en tête lorsqu’il a pris la décision de nommer Ishiba Shigeru ministre chargé du développement régional, Tanigaki Sadakazu secrétaire général du PLD et Nikai Toshihiro président du Conseil général de ce même parti. Ishiba Shigeru espérait garder sa place de numéro deux du PLD et utiliser les dissensions au sein du parti pour renforcer sa position, comme le prouve la réticence avec laquelle il a accepté le poste qu’on lui a proposé au gouvernement. Il semble donc qu’il s’agisse d’une première escarmouche préfigurant la bataille pour la prochaine élection présidentielle du PLD.

Une restructuration superficielle du gouvernement

Avant le remaniement du 3 septembre dernier, le gouvernement de M. Abe était divisé en trois grands groupes. Le premier, dit « groupe des affaires pratiques », était composé de Suga Yoshihide, secrétaire général du Cabinet, ainsi que des secrétaires généraux adjoints Katô Katsunobu et Sekô Hiroshige. Il était chargé de régler les questions politiques importantes. Le second, qualifié de « groupe de l’économie », était dirigé par Asô Tarô, vice-Premier ministre et ministre des Finances, et Amari Akira, ministre d’État chargé de la politique économique et fiscale. Sa tâche consistait à mettre en œuvre les mesures liées à la stratégie de croissance du gouvernement, autrement dit les « Abenomics ». Le troisième, appelé « groupe de la pensée », comprenait le conseiller du Cabinet Etô Seiichi, le ministre de l’Éducation Shimomura Hakubun, et Furuya Keiji, président de la Commission nationale de sécurité publique et ministre chargé des problèmes d’enlèvements de citoyens japonais. Il s’occupait de ce qui concernait la philosophie du gouvernement.

Durant sa première année au pouvoir, le gouvernement de M. Abe s’est surtout employé à revitaliser l’économie chancelante du Japon. Le « groupe de l’économie » a travaillé d’arrache-pied pour que la mise en œuvre d’une partie des mesures de la politique économique (« Abenomics ») du gouvernement se fasse dans les meilleures conditions. Le gouvernement de M. Abe a continué à mettre l’accent sur l’économie même après la fin de l’année 2013, où il a commencé à vouloir réaliser d’autres objectifs, notamment la création du NSC, la Loi sur la protection des secrets d’État et un changement d’orientation vers l’autodéfense collective. Le taux d’approbation élevé dont il jouit depuis vingt mois montre qu’il répond aux attentes des électeurs et que ceux-ci soutiennent sa politique économique.

La seule ombre au tableau, c’est la visite que le Premier ministre a effectuée en 2013 au sanctuaire de Yasukuni. Abe Shinzô a décidé de se rendre dans ce lieu – où sont vénérés les Japonais morts durant la Seconde Guerre mondiale y compris des criminels de guerre condamnés en 1948 par le Tribunal de Tokyo – à la demande d’Etô Seiichi et d’autres membres du « groupe de la pensée » et sans tenir compte des appels à la discrétion de Suga Yoshihide, le Secrétaire général du Cabinet. Le geste du Premier ministre a mis en colère la Chine et la Corée du Sud et il a été condamné par les États-Unis. Depuis lors, M. Abe s’est abstenu de toute visite à ce sanctuaire.

Bien que le départ d’Ishiba Shigeru du poste de secrétaire général du PLD et son entrée au nouveau gouvernement ne soient pas anodins, le remaniement du 3 septembre dernier n’a en fait provoqué aucun grand changement au cœur de la structure actuelle du pouvoir. Il y a certes eu quelques modifications mais elles étaient superficielles et Suga Yoshihide, Asô Tarô, Amari Akira, Etô Seiichi et Shimomura Hakubun ont conservé leurs postes clés dans leur groupe respectif. Tant et si bien que les rouages internes du gouvernement ont continué à fonctionner et que les mesures économiques ont pu continuer à se mettre en place.

  • [20.10.2014]

Né en 1961, dans la préfecture d’Akita, au nord du Japon. Éditorialiste de l’agence de presse Kyodo News. Diplômé de littérature de l’Université Waseda. Est entré à Kyodo News en 1988. En 1993, il a intégré la section politique de cette agence de presse et depuis lors, il s’est spécialisé dans le monde de la politique, y compris le gouvernement, les ministères et les partis. Auteur de divers ouvrages dont Tsugi no shushô wa kô shite kimaru (Comment on choisit le nouveau Premier ministre), paru en 2008.

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