Femmes de réconfort : les options du Japon en matière de politique étrangère

Tôgô Kazuhiko [Profil]

[27.10.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية | Русский |

Que peut faire le gouvernement japonais pour résoudre le problème des femmes de réconfort ? S’en prendre aux mensonges des médias n’a pas beaucoup d’effet sur l’opinion internationale. Le seul choix qui lui reste est de se réconcilier avec les anciennes femmes de réconfort qui sont encore en vie.

La question historique et le contentieux territorial pèsent si lourdement sur les relations du Japon avec la Corée du Sud qu’on peut dire qu’elles sont hantées par le passé. À mon avis, le litige à propos des « femmes de réconfort » pourrait constituer le meilleur point de départ dans la recherche d’un rapprochement entre les deux pays. Non pas que ce soit un problème facile à régler, mais du fait que tous les autres sont bien trop compliqués. Certains signes me semblent en outre suggérer l’amorce d’une amélioration par rapport à la situation qui prévalait au début de l’année.

L’exaspération des États-Unis

En janvier, la situation paraissait désespérée. Le premier ministre Abe Shinzô avait effectué une visite surprise au sanctuaire Yasukuni le 26 décembre 2013 et le soutien à la révision de la déclaration de Kôno de 1993 – dans laquelle Kôno Yôhei, alors secrétaire en chef du cabinet, reconnaissait l’implication de l’armée dans la gestion des « maisons de confort » [dédiées à la prostitution] pendant la Seconde Guerre mondiale – gagnait du terrain au sein de l’opinion publique. Le lendemain de la visite du premier ministre à Yasukuni, le Parti de la Restauration du Japon annonçait qu’il allait lancer dès le début de la nouvelle année une campagne de signatures pour une pétition demandant le retrait de la déclaration de Kôno et, le 1er janvier 2014, le quotidien conservateur Sankei Shimbun publiait un article virulent contre la déclaration, accusée de tromper le public.

Ces faits ont manifestement exaspéré les États-Unis, qui nourrissaient l’espoir de rallier le Japon et la Corée du Sud à un partenariat conçu pour faire face à leur plus gros problème en Asie de l’Est : l’essor de la Chine. L’aggravation des relations déjà fort embrouillées de Tokyo et de Séoul sur la question de l’histoire était la dernière chose que souhaitait Washington.

Les 12 et 13 mars, Saiki Akitaka, vice-ministre administratif japonais des Affaires étrangères, a effectué une visite en Corée du Sud et, le 14 mars, le premier ministre Abe a annoncé devant la Commission budgétaire de la Chambre des conseillers que son gouvernement n’avait pas l’intention de réviser la déclaration de Kôno, ajoutant qu’il « s’en tenait à la position constante du gouvernement du Japon » et exprimant « ses condoléances et ses excuses sincères pour les femmes qui avaient subi des souffrances et des épreuves incommensurables ». Cette déclaration reprenait les termes qu’il avait employés en 2007 à l’occasion d’une conversation téléphonique avec le président George W. Bush, alors qu’il était sévèrement critiqué aux États-Unis pour avoir nié que des femmes eussent été forcées à se prostituer. C’est au cours de la même réunion de la commission budgétaire que Suga Yoshihide, le secrétaire en chef du cabinet, a noté qu’il allait falloir procéder à un réexamen du processus ayant conduit à la rédaction de la déclaration de Kôno, remarque qui a déterminé la suite des événements.

Entre temps, la réitération des « condoléances et excuses sincères » a eu des répercussions diplomatiques immédiates, comme en témoigne le sommet qui s’est tenu le 25 mars entre M. Abe, la présidente sud-coréenne Park Geun-hye et le président des États-Unis Barack Obama, qui a servi de médiateur à cette réunion trilatérale en marge du Sommet sur la sécurité nucléaire de La Haye. Peut-être le voyage effectué par M. Obama au Japon et en Corée du Sud en avril aurait-il été impossible sans ce premier pas. Ce voyage, en retour, a permis au processus de réconciliation de franchir une nouvelle étape, même si la remarque de M. Obama à Séoul assimilant la question des femmes de réconfort à une violation « terrible et flagrante » des droits de l’homme a menacé de raviver les tensions bilatérales.

La communauté internationale réagit fraîchement

L’étape suivante a consisté, comme l’avait promis le secrétaire en chef du cabinet Suga, en un réexamen du processus ayant conduit à la rédaction de la déclaration de Kôno, réexamen qui a débouché le 20 juin sur la publication d’un long document intitulé « Exposé détaillé sur les échanges entre le Japon et la République de Corée (RC) sur la question des femmes de réconfort ».

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce rapport a été reçu fraîchement par la communauté internationale. Le ministère sud-coréen des Affaires étrangères a immédiatement exprimé son « profond regret », observant que le réexamen effectué par le gouvernement japonais allait « à l’encontre de son engagement à maintenir la déclaration » et ajoutant : « La déclaration de Kôno est un document que le gouvernement japonais a rédigé en s’appuyant sur ses propres recherches et jugements […] Aux demandes réitérées de la partie japonaise, le gouvernement de la RC a simplement répondu par une présentation informelle de son point de vue. »

Dans un éditorial intitulé « Japan’s Historical Blinders » (les œillères historiques du Japon) le New York Times du 22 juin s’en est pris violemment au rapport, accusé d’exacerber les tensions avec Séoul, et mes amis américains m’ont informé que c’était en gros le même son de cloche qui prévalait à Washington, notamment à la Maison blanche et au département d’État. J’ai proposé au Times un « op-ed » dans lequel j’exprimais mon désaccord avec l’éditorial, mais il a été refusé. (Je signale incidemment qu’un article contenant l’essentiel de mes arguments figurera dans le prochain numéro spécial du East Asia Forum, publié par l’Université nationale australienne.)

  • [27.10.2014]

Directeur de l'Institut des affaires mondiales de l'Université Kyoto Sangyô. Diplômé de l'Université de Tokyo en 1968, a rejoint le ministère des Affaires étrangères, où il a occupé les fonctions de directeur général du Bureau des affaires européennes et océaniques et d'ambassadeur du Japon aux Pays-Bas. Après avoir quitté le ministère en 2002, a enseigné dans diverses universités, dont celles de Leyde, de Princeton et de Séoul. Occupe sa position actuelle depuis 2010. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Hoppô Ryôdo kôshô hiroku : ushinawareta godo no kikai (Rapport secret sur les négociations concernant les Territoires du Nord : cinq occasions manquées), Rekishi ninshiki o toinaosu : Yasukuni, ianfu, ryôdo mondai (Repenser la perception de l'histoire : Yasukuni, les femmes de réconfort et les questions territoriales) et Japan's Foreign Policy 1945-2009 : The Quest for a Proactive Policy (La politique étangère du Japon 1945-2009 : la quête d'une politique dynamique).

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