Les bases américaines à Okinawa : passé, présent et futur

Miyagi Taizô [Profil]

[06.03.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Onaga Takeshi, l’ancien maire de Naha, opposé au transfert de la base de Futenma à Henoko, a été élu gouverneur d’Okinawa en novembre dernier lors d’une élection où cette question a joué un rôle central. Miyagi Taizô présente l’histoire des bases américaines à Okinawa et évoque les perspectives futures.

La signification historique de l’élection du nouveau gouverneur d’Okinawa

Lors de cette élection qui a eu lieu le 16 novembre 2014, Onaga Takeshi, ancien maire de Naha, qui avait fait campagne autour de son opposition au transfert de la base Futenma à Henoko, a battu le sortant, Nakaima Hirokazu. On peut avancer que ce résultat met un terme à la confusion qui régnait depuis près de 20 ans à ce sujet. Cet article se propose de réfléchir sur la signification de cette élection en retraçant l’évolution du problème posé par Futenma depuis une vingtaine d’années.

Tout a commencé en avril 1996. Hashimoto Ryûtarô, alors Premier ministre, a surpris le Japon, Okinawa compris, en annonçant conjointement avec Walter Mondale, ambassadeur des États-Unis au Japon à cette époque, qu’un accord avait été trouvé sur le déplacement de la base de Futenma. Cette annonce était la conséquence d’un scoop du journal Nihon Keizai Shimbun à ce sujet. Elle était proprement stupéfiante : en effet, il n’existait alors aucun projet concret pour le déplacement de cette base située en plein milieu d’une zone urbaine où se mêlent des maisons particulières et les bâtiments d’une université, qui a parfois été qualifiée de « base la plus dangereuse au monde ».

Pourquoi les gouvernements des deux pays ont-ils décidé de prendre cette initiative à ce moment-là ? On affirme souvent que ce qui les a conduit à agir était un crime sordide, le viol en septembre 1995 d’une petite fille d’Okinawa par des soldats américains, mais ce n’est pas nécessairement exact.

La question de Futenma, une conséquence de la fin de la guerre froide

L’expression « les dividendes de la paix », qui nous paraît aujourd’hui datée, a connu une grande vogue à la fin de la guerre froide. Elle faisait référence aux bénéfices que cette fin devait apporter, parce qu’elle impliquait que les ressources et les efforts nécessités par la guerre froide pourraient diminuer ou être consacrés à d’autres usages. C’était bien avant l’émergence de la Chine comme acteur-clé sur la scène internationale.

Certains pays alliés aux États-Unis, dont le Japon, ressentaient cependant cette évolution comme critique. Si la disparition de l’Union soviétique avait indéniablement mis fin à la guerre froide en Europe, elle paraissait à ces pays receler des motifs d’insécurité dans la zone Asie-Pacifique. Les États-Unis n’allaient-ils pas réduire unilatéralement leur présence militaire, voire se retirer, au prétexte des « dividendes de la paix » ? Telle était la préoccupation des diplomates et des responsables de la défense de ces pays alliés des États-Unis.

Le rapport « Une stratégie pour garantir la sécurité de la zone Asie de l’Est/Pacifique », rédigé en 1995 par Joseph Nye, qui était alors sous-secrétaire d’État américain à la défense, était une réponse à ces inquiétudes. Ce rapport, qui était aussi destiné à les éliminer, annonçait à cette fin que les États-Unis maintiendraient dans la région Asie-Pacifique une présence militaire de cent mille hommes. Au Japon, Ôta Masahide, qui était alors gouverneur d’Okinawa, a été la personnalité qui a réagi le plus vivement à ce document.

Une décision de retour prise au sommet

Cette disposition a créé chez Ôta un sentiment de crise car de son point de vue, ne pas utiliser les « dividendes de la paix » liés à la fin de la guerre froide impliquait le risque de ne jamais voir se réaliser une réduction significative des bases militaires situées à Okinawa. Depuis des années, les gouvernements japonais qui s’étaient succédé au pouvoir avaient tous mentionné les efforts nécessaires pour le faire, sans jamais manifester de volonté de les concrétiser. Le moyen pour lequel opta finalement Ôta fut de refuser d’utiliser la procuration qu’il avait en tant que gouverneur d’Okinawa pour signer les baux se rapportant aux terrains utilisés à des fins militaires, et à l’été 1995, il informa son interlocuteur au sein du gouvernement Murayama de son intention de refuser d’en faire usage.

Les bases militaires d’Okinawa créées par l’armée américaine après la victoire des États-Unis dans la bataille d’Okinawa furent ensuite agrandies « par la baïonnette et au bulldozer », autrement dit par la contrainte, et c’est ce qui explique qu’elles soient situées essentiellement sur des terrains privés. Si le propriétaire refusait de louer son terrain, le gouverneur avait le pouvoir de signer le bail par procuration, et Ôta était alors déterminé à ne plus y avoir recours.

Les dispositions rigoureuses du traité de sécurité nippo-américain, tournées non seulement vers le Japon mais vers l’ensemble de la région Asie-Pacifique, ne peuvent être réalisées sans des baux permettant d’utiliser à des fins militaires les terrains d’Okinawa où sont dèjà concentrées les bases. Si le gouverneur mettait à exécution son refus d’utiliser sa procuration, les baux d’un grand nombre de terrains militaires arriveraient à expiration et leur occupation deviendrait illégale. C’est dans ce contexte que s’est produit le viol dont nous avons parlé plus haut. Cette affaire a suscité le chagrin et la colère des habitants d’Okinawa, comme un concentré des problèmes liés aux bases depuis la fin de la guerre, et a très certainement renforcé Ôta dans sa détermination à refuser d’utiliser sa procuration.

En septembre 1995, Ôta annonça officiellement sa résolution. Ce refus qui ne pouvait qu’ébranler le fondement du traité de sécurité nippo-américain était un problème majeur pour Hashimoto qui avait remplacé Murayama au poste de Premier ministre en janvier 1996. S’il y répondait en optant pour la procédure d’urgence qu’aurait été une révision de la loi lui permettant de retirer au gouverneur cette procuration, il s’aliénerait le Parti social-démocrate, une des composantes de sa coalition gouvernementale, et prendrait le risque de la voir s’effondrer. Acculé, Hashimoto choisit de créer la surprise en annonçant que les terrains sur lesquels était située la base de Futenma seraient rendus à leurs propriétaires. C’était une décision solitaire, la recherche d’un apaisement impossible, à laquelle se sont opposés les responsables de diplomatie et de la défense.

  • [06.03.2015]

Professeur associé à la Faculté de Global Studies de l’Université Sophia à Tokyo, né en 1968. Après des études à la Faculté de droit de l’Université Rikkyô, il travaille comme journaliste à la NHK puis reprend des études à l’Université Hitotsubashi où il enseigne ensuite avant de rejoindre Sophia. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire du Japon de l’après-guerre, notamment Kaiyô kokka Nihon no sengoshi (Une nation maritime – Histoire du Japon de l’après-guerre) aux éditions Chikuma (2008).

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