Vingt ans après le séisme de Kobe et les attentats de la secte Aum
Un collectif basé sur la sécurité morale n’est plus souhaitable

Takeda Tôru [Profil]

[28.01.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Vingt ans se sont sont écoulés depuis le séisme de Kobe et les attentats au sarin commis par la secte Aum Shinrikyô. Que devons-nous garder dans notre cœur de ces deux décennies qui ont vu de grands changements dans la société japonaise ? Selon Takeda Tôru, « on ne peut plus s’attendre à ce que le Japon forme un collectif basé sur la sécurité morale, qui ignore la complexité de notre société, ni même l’espérer. »

L’effondrement de la confiance dans le quotidien

Le grand tremblement de terre de Hanshin-Awaji (le séisme de Kobe) qui fit 6 343 victimes a eu lieu il y a vingt ans, le 17 janvier 1995. Un peu plus de deux mois plus tard, le 20 mars 1995, des membres de la secte Aum Shinrikyô répandirent du sarin (un neurotoxique très puissant) dans plusieurs wagons du métro de Tokyo, faisant 13 morts et plus de 6 000 blessés. On peut avancer que ces deux évènements ont conduit à un effondrement de la confiance dans la société japonaise.

Le terme de « confiance » a ici la définition que lui donne sociologue Niklas Luhmann, à savoir un « mécanisme de réduction de la complexité sociale ». Dans un village au Moyen-Âge, on ne rencontrait que des personnes que l’on connaissait de vue depuis toujours, dont on comprenait parfaitement ce qu’elles pensaient, et les réponses à toutes questions que l’on pouvait leur poser étaient quasiment déterminées par l’habitude. Mais dans une société moderne et urbanisée, chaque individu a de nombreuses occasions de rencontrer des autres dont il ignore les antécédents, et dont il est incapable de lire les pensées parce que les valeurs de chacun sont plus diverses.

Dans la société contemporaine où coexistent potentiellement des manières d’agir et de penser diverses et multiples, où la complexité est extrême, la « confiance » n’en est que plus indispensable. On peut choisir la manière dont on se comporte en pensant qu’elle est appropriée parce que l’on assume d’emblée que « l’autre pense probablement de la même manière que moi ». Ainsi, la confiance est un mécanisme qui rend possible un comportement dans un monde incertain, dans lequel la contingence est élevée.

Les deux catastrophes ont détruit cette confiance. Le tremblement de terre de Hanshin-Awaji s’est produit à un moment où le grand tremblement de terre du Kantô (1923) n’était plus qu’un lointain souvenir et il nous a fait prendre conscience du fait qu’un séisme pouvait soudainement détruire notre paisible vie urbaine. Les attentats au sarin nous ont enseigné qu’il pouvait y avoir parmi les gens ordinaires que nous côtoyons chaque jour dans le métro des criminels à l’esprit dérangé. C’est ainsi que nous avons perdu notre confiance dans le quotidien qui nous paraissait jusqu’alors inébranlable.

Les évènements de 1995

1er janvier Création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
17 janvier Tremblement de terre Hanshin-Awaji (Séisme de Kobe)
26 février Faillite de la banque anglaise Barings
20 mars Attentats au sarin dans le métro de Tokyo
22 mars Première perquisition contre les établissements de la secte Aum Shinrikyô
9 avril Aoshima Yukio est élu gouverneur de Tokyo
19 avril Attentat d’Oklahoma City aux États-Unis
7 mai Jacques Chirac est élu président de la République française.
8 mai Mort de la chanteuse taïwanaise Teresa Teng
16 mai Arrestation de Matsumoto Chizuo, alias Asahara Shôkô, dirigeant de la secte Aum
21 juin Détournement d’un avion de la compagnie ANA à l’aéroport de Hakodate
29 juin Le grand magasin Sampoong s’effondre à Séoul faisant plus de 500 morts.
15 août Murayama Tomiichi, Premier ministre du Japon, présente ses excuses à tous les pays d’Asie pour la politique coloniale et d’occupation du Japon.
25 août Lancement de Windows 95 par Microsoft
5 septembre Reprise des essais nucléaires dans le Pacifique par la France
1er novembre Inauguration de la ligne de métro automatique Yurikamome à Tokyo
9 novembre Le joueur de base-ball japonais Nomo Hideo rejoint l’équipe américaine des Dodgers.
19 novembre Sommet de l’APEC à Osaka
23 novembre Lancement de la version japonaise de Windows 95

La perte cruciale de sécurité morale

On parle d’une « décennie perdue » à propos des dix ans de récession qui ont suivi l’éclatement de la bulle spéculative mais personnellement, je pense que cette perte de confiance a eu des répercussions beaucoup plus graves sur la société japonaise que cette stagnation de l’économie. Avec la disparition de la confiance naïve dans le progrès qui faisait que chacun croyait que « demain sera meilleur qu’aujourd’hui », le sentiment qui prédominait pendant la période de forte croissance et qui a été remplacé par une incertitude sur l’avenir, les gens sont sortis de la consommation maniaque pour se protéger en se refermant sur eux-mêmes comme des coquillages.

Peut-être faut-il affiner un peu cette analyse de l’effondrement de la confiance qu’a connu la société japonaise. Yamagishi Toshio établit dans son livre Anshin shakai kara shinrai shakai e (D’une société basée sur la sécurité morale à une société basée sur la confiance)une distinction entre la « sécurité morale » qu’il définit comme une condition psychologique dans laquelle on renonce à la complexité, et la « confiance », qui pour lui est la situation dans laquelle la complexité est réduite intentionnellement en présupposant l’incertitude. J’ai pris tout à l’heure l’exemple d’un village au Moyen-Âge, mais le Japon de l’après-guerre a continué à être un groupe très homogène tout en se modernisant, dans lequel l’illusion que tout le monde était pareil faisait oublier l’incertitude. La « société basée sur la sécurité morale », c’était cela. La succession de catastrophes a rendu la société consciente de la complexité en lui faisant perdre cette « sécurité morale ».

Pour être plus exact, elle avait déjà commencé à se perdre avant cela. Dans son livre paru aux éditions Transview, Oumu : naze shûkyô wa terorizumu wo undanoka (Aum : pourquoi une religion a-t-elle conduit au terrorisme), l’historien des religions Shimada Hiromi voit l’origine de la secte Aum dans l’effondrement du collectif qui s’est produit graduellement dans la société de l’après-guerre. Cet effondrement a contraint à une confrontation avec la société réelle et complexe, et les esprits qui n’étaient pas assez forts pour supporter ce poids ont dû chercher ailleurs leur salut. Selon Shimada, la secte Aum a été un abri pour ces « esprits égarés ». Ceux qui y ont adhéré dans leur recherche de sécurité morale, ont rencontré l’enseignement de cette secte qui la leur fournissait, et ils ont répandu du sarin pour protéger leur collectif et leur foi. L’ironie est que les attentats de la secte Aum ont été commis par des croyants sensibles à la perte de cette sécurité morale, avec pour résultat de la détruire plus largement dans la société.

  • [28.01.2015]

Professeur de sociologie des médias à l’université Keisen, journaliste et critique. Né en 1958 à Tokyo, il étudie à l’Université chrétienne internationale de Tokyo (ICU), où il obtient un doctorat de civilisation comparée. Il a été membre du Comité médias et droits de l’homme et est l’auteur de plusieurs publications, parmi lesquelles figurent notamment Ryôkôjinruigaku Kuronikuru (Chronique d’anthropologie de la mode), récompensé par le prix Suntory en 1999, et de Genpatsuhōdō to media (Les médias et les information sur l’énergie nucléaire).

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