À la gloire du Japon : réflexion sur le boom nippon

Abe Hiroyuki [Profil]

[03.06.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La technologie et la gastronomie japonaises émerveillent de nombreuses personnes du monde entier, et les émissions encensant le Japon sont actuellement en vogue. Le Japon, jadis complexé, se voit maintenant crouler sous les éloges. L’auteur de cet article, actif en première ligne dans le monde de l’information, saisit ici l’occasion d’alerter sur ce nouveau boom nippon et invite à porter un regard mesuré sur cette vision du Japon et sur la place de l’Archipel dans le monde.

Le phénomène de glorification patriotique

Si le métro japonais est confortable et toujours à l’heure, c’est grâce à une maintenance quotidienne effectuée millimètre par millimètre et à un entraînement rigoureux à une conduite précise à la seconde près. Ce savoir-faire et cette précision impressionnent les touristes venus du monde entier, qui restent bouche bée ou s’exclament « incroyable ! » ou « cool ! », comme le montrent souvent les chaînes de télévision japonaises.

Que ce soit sur TBS avec « Tokorosan no nippon no deban » (Le Japon entre en scène), sur TV Asahi avec « Sekai ga odoroita nippon sugoidesune shisatsudan » (L’équipe d’investigation des merveilles du Japon) ou sur TV Tokyo avec « You wa nanishini Nippon e ? (Qu’est-ce que tu es venu faire au Japon ?), les émissions télévisées qui glorifient le Japon pullulent aujourd’hui.

Cette tendance est également présente dans le monde de l’édition avec un boom des ouvrages ayant pour thème ce « patriotisme culturel ». Les ventes de l’ouvrage « Nihon wa naze sekai de ichiban ninki ga arunoka » (Pourquoi le Japon est-il le pays le plus populaire au monde ?, Takeda Tsuneyasu, 2010 PHP Shinsho) dépassaient les 500 000 exemplaires à la fin de 2014.

Que penser de cette mode de l’éloge du Japon ? Que ce phénomène indique-t-il sur la mentalité des Japonais d’aujourd’hui ? Examinons les facteurs socio-économiques qui en sont à l’origine.

Deux décennies de pessimisme

La bulle économique japonaise a éclaté au début des années 1990 et la hausse de la taxe sur la consommation de 3 à 5% en 1997 a poussé encore davantage le Japon vers une ère de déflation modérée. Même si l’économie japonaise laisse finalement entrevoir des signes encourageants, il est encore trop tôt pour crier victoire. J’ai ressenti moi-même cette atmosphère de pessimisme durant mes 21 années comme journaliste chez Fuji TV.
Pendant très longtemps, rares ont été les gros titres d’informations capables de redonner confiance en soi à l’Archipel. L’accident nucléaire de mars 2011 a particulièrement traumatisé le Japon en minant le mythe de la sécurité parfaite des centrales nucléaires, fondé sur l’infaillibilité supposée des technologies de pointe japonaises.

Un nombrilisme signe de reprise de confiance

Depuis lors, quatre années se sont écoulées et une embellie économique se dessine, grâce aux mesures de relance baptisées « Abenomics ». Tous les Japonais n’en ressentent pas encore les bénéfices, mais certains gros actionnaires et investisseurs voient leurs gains augmenter et les grandes entreprises enregistrent une hausse de leurs profits. Même les PME et les travailleurs les plus vulnérables commencent à voir une lueur d’espoir.

En 2013, Tokyo a été désignée ville hôte des Jeux olympiques de 2020, et en 2014 un nombre record de 13 millions de touristes (30% de plus qu’en 2013) ont visité le Japon, grâce entre autres à un assouplissement des conditions d’obtention des visas et un yen plus abordable. Ces visiteurs qui affluent dans tout le Japon dépensent en moyenne plus de 100 000 yens pendant leur séjour, soit en tout quelque 2 000 milliards de yens par an, la palme du plus gros budget de la consommation revenant aux touristes chinois. Cet afflux de visiteurs est une manne, pas seulement pour les émissions de télé, mais pour tous les secteurs en mesure d’en tirer profit.

Ce phénomène de glorification patriotique est peut-être donc la manifestation d’une confiance retrouvée alors que l’économie paraît en voie de rétablissement.

D’autres facteurs externes, tel que l’inscription de la cuisine japonaise traditionnelle washoku à la liste du patrimoine culturel immatériel en 2013, ont également joué un rôle significatif. Un autre exemple est la campagne « Cool Japan » qui rencontre un énorme succès. Je couvre chaque année l’exposition Japan Expo organisée à Paris ; en 2014, cet événement a accueilli plus de 250 000 visiteurs venus de toute l’Europe pour découvrir la culture japonaise. L’exposition a pris une telle ampleur qu’une parade autour du thème de la mode Gothic lolita a été organisée dans les rues de Paris.

En prenant connaissance de ce phénomène, les Japonais ont réalisé que le Japon n’était pas le vilain petit canard, mais au contraire un pays qui suscite l’admiration. C’est ainsi qu’ils ont commencé à reprendre confiance en eux et ont pris goût à ces louanges. Un producteur de télévision a alors lancé une émission sur la redécouverte des merveilles du Japon, un sujet dans l’air du temps. Devant son succès, les autres chaînes de télévision ont suivi la tendance.

Des défauts parfois ignorés

Réexaminer les qualités du Japon est loin d’être une mauvaise chose. Ce n’est néanmoins pas une raison pour fermer les yeux sur les divers problèmes que rencontre le pays.

Personne ne contredira le fait que la technologie japonaise est extraordinaire. Mais il faut éviter de tomber dans l’excès. Par exemple, les touristes étrangers sont peut-être impressionnés par la précision des trains, mais à quel prix pour les entreprises. La main-d’œuvre japonaise est la plus coûteuse au monde. De ce fait, de nombreuses entreprises ont délocalisé leurs sites de production, diminuant ainsi le nombre d’emplois dans l’Archipel.

Au lieu de chercher la perfection, à un coût élevé, il serait plus judicieux d’augmenter la compétitivité et de rationaliser les coûts. Les employés pourraient alors s’atteler à la conception de nouveaux produits et services.

Contribuer à la communauté mondiale

Que devons-nous retenir de cette glorification du Japon ? C’est peut-être le signe que l’heure est venue pour les Japonais de reconsidérer leur vision du monde.

Nous ne devons pas oublier que le monde ne tourne pas autour du Japon, qui n’en est qu’une composante. Il est important de développer une meilleure connaissance du Japon et du reste du monde. Dans une ère de globalisation, le Japon se doit de réaffirmer sa position dans le monde et de renforcer ses liens avec les autres pays. C’est également l’une des conditions sine qua non à la stabilité de l’Asie orientale.

Durant une visite au Moyen-Orient en janvier 2015, le Premier ministre Abe a promis son soutien humanitaire à la région. En outre, les efforts pour nourrir de bonnes relations politiques sont la clé qui rendra possible l’éradication de groupes terroristes tels que l’État islamique. Maintenant que le Japon se trouve sous les feux de la rampe, c’est l’occasion pour lui de réfléchir à ce qu’il peut faire pour le monde et d’agir dans ce sens.

(D’après un original en japonais du 27 février 2015. Photo de titre : ©Nakanishi Keisuke/Aflo)

  • [03.06.2015]

Rédacteur en chef du journal d’information en ligne Japan In-Depth. Après des études d’économie à l’Université Keiô en 1979, il rejoint Nissan Motors. Il obtient en 1985 un doctorat en relations internationales de l’Université internationale du Japon puis intègre Fuji TV en 1992, dont il dirige le bureau de New York et où il est également présentateur. Il quitte Fuji TV en septembre 2013 pour fonder Japan In-Depth. Il est l’auteur de l’ouvrage Zetsubô no terebi hôdô (La situation déplorable des informations télévisées, 2014, PHP Shinsho).

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