L’énergie nucléaire : le bon moment pour des soins de fin de vie

Yoshioka Hitoshi [Profil]

[18.03.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La reprise des opérations commerciales de la centrale nucléaire de Sendai (préfecture de Kagoshima) en septembre 2015 a pu être considérée de bon augure en vue du retour de l’énergie nucléaire au Japon, après l’arrêt précipité dans l’ensemble du pays par la fusion des réacteurs de Fukushima en 2011. Mais l’auteur déclare que la politique de « soins à long terme » adoptée par le gouvernement pour une industrie insoutenable ne fait tout simplement que retarder l’inévitable tout en exposant la nation à des risques inacceptables.

Le 11 août 2015, le réacteur no 1 de la centrale de Sendai exploitée par la compagnie d’électricité Kyûshû Electric dans la préfecture de Kagoshima est le premier réacteur nucléaire à être redémarré au Japon après avoir reçu l’approbation de l’Autorité de réglementation nucléaire (ARN), conformément à son nouvel ensemble de normes de sécurité. La centrale de Sendai a repris ses activités commerciales le 10 septembre, presque quatre ans et demi après la catastrophe nucléaire déclenchée par le tremblement de terre et le tsunami du nord-est du Japon.

Le milieu nucléaire au Japon espère que les opérations à la centrale nucléaire de Sendai donneront le ton pour les installations dans l’ensemble du pays mais il a peu de raison d’être optimiste sur ce point. Le réacteur no 2 de cette même centrale a été redémarré le 15 octobre et son exploitation commerciale devrait reprendre en novembre. Mais les perspectives de redémarrage des autres réacteurs en 2015 sont bien minces.

Outre Sendai-1 et Sendai-2, l’ARN a donné son accord pour la reprise des opérations des réacteurs 3 et 4 de la centrale de Takahama de Kansai Electric (le 12 février 2015) et du réacteur no 3 de la centrale d’Ikata de Shikoku Electric (le 15 juillet 2015). Mais ni l’un ni l’autre de ces réacteurs ne devrait être démarré durant l’année. Les réacteurs de Takahama doivent faire face à de longs retards en raison de l’injonction du Tribunal de district de Fukui le 14 avril 2015(*1) et Ikata 3 a peu de chances de passer les obstacles réglementaires de l’ARN d’ici la fin de l’année.

De sombres perspectives et un fardeau de plus en plus pesant

Les obstacles à la renaissance de l’industrie vont difficilement disparaître après 2015. La préfecture de Fukushima fait du lobbying pour mettre au rebut toutes ses centrales restantes et l’opposition locale à la reprise des opérations est prédominante dans les préfectures de Niigata, de Shizuoka ainsi que dans le village de Tôkai, dans la préfecture d’Ibaraki. À elles seules, ces quatre régions possèdent 15 (environ un tiers) des réacteurs nucléaires du pays. Quatre autres réacteurs (un dans la centrale de Tsuruga exploitée par la compagnie Japan Atomic Power, deux dans la centrale de Shika de Hokuriku Electric et un dans la centrale Higashidôri de Tôhoku Electric) risquent d’être démantelés en raison des risques de tremblement de terre. Kansai Electric fait appel à un jugement de mai 2014 contre la reprise de deux réacteurs dans sa centrale d’Ôi et d’autres verdicts défavorables sont à attendre dans les mois à venir également.

Les entreprises d’électricité elles-mêmes doivent mettre au rebut un certain nombre de vieux réacteurs en raison de leurs coûts. Les réacteurs sont conçus pour ne pas fonctionner pendant plus de 40 ans et les coûts des améliorations requises pour obtenir une extension conformément aux nouvelles réglementations seront prohibitifs dans la plupart des cas. Cinq des plus vieux réacteurs ont été officiellement retirés pour cette raison en avril dernier (Mihama-1 et Mihama-2 de Kansai Electric, Tsuruga-1 de la Japco, Shimane-1 de Chûgoku Electric et Genkai-1 de Kyûshû Electric).

Même les installations qui ont été remises en marche ont devant elles un chemin difficile à parcourir. Le désastre de Fukushima a totalement modifié la perception du public japonais par rapport aux risques de l’énergie nucléaire. Par conséquent, tout accident, problème ou catastrophe naturelle a le potentiel de provoquer un arrêt prolongé ou permanent d’une centrale quelle qu’elle soit. Et la construction de nouveaux réacteurs est virtuellement hors question.

L’objectif du retour aux niveaux de production d’énergie nucléaire d’avant Fukushima est tout simplement hors d’atteinte. Le Japon possède actuellement 43 réacteurs nucléaires exploitables (excepté les 5 qui ont déjà été définitivement arrêtés). Pas plus de la moitié de ces réacteurs ne peut raisonnablement être remise en service avant 2020 et ils feront l’objet d’une vigilance minutieuse car tout nouveau problème – aussi bien au Japon que dans le monde – remettra de nouveau leur sécurité et leur viabilité en question.

L’énergie nucléaire impose en outre un pesant fardeau en matière de coût qui ne peut que s’alourdir dans les années à venir. Jusqu’à présent, le gouvernement a assumé le poids des coûts et des risques, nourrissant l’industrie avec des subventions dans les communautés et les préfectures d’accueil, finançant la recherche et le développement et garantissant une aide avec compensation des coûts de nettoyage en cas d’accident, tout en permettant aux entreprises d’électricité de facturer les coûts du cycle du combustible nucléaire à leurs clients. Dans le climat actuel, ceci correspond à des soins à long terme pour une industrie en phase terminale. Le pire cauchemar de l’industrie électrique est de voir ces aides somptueuses arriver à leur fin.

(*1) ^ Le réacteur no 3 de la centrale de Takahama a été redémarré le 29 janvier 2016 et le réacteur no 4 le 26 février, mais en mars 2016, les deux réacteurs sont à nouveau mis à l’arrêt sur décision de justice.— N.D.L.R.

  • [18.03.2016]

Professeur à l’Institut de recherche des Sciences intégrées pour une société globale de l’Université de Kyûshû, spécialiste de l’histoire et de la sociologie des sciences. Né en 1953 dans la préfecture de Toyama, termine ses études et obtient une maîtrise de l’Université de Tokyo. Depuis les années 1990, ses activités de recherche se sont concentrées sur la politique de l’énergie nucléaire. Est intervenu dans le Comité d’enquête sur l’accident des centrales nucléaires de Fukushima mis en place par le gouvernement japonais. Auteur de Genshiryoku no shakaishi : Sono nihonteki tenkai (Histoire sociale de l’énergie nucléaire : son développement au Japon) et autres.

Articles liés
Articles récents

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone