Entre adultes consentants : surprenants scandales sexuels au Japon

Sechiyama Kaku [Profil]

[10.06.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Au cours des premiers mois de 2016, les magazines hebdomadaires de la presse à scandale japonaise ont dévoilé les affaires extraconjugales de plusieurs personnalités très en vue, les contraignant à se retirer de la vie publique. Sechiyama Kaku, spécialiste en sociologie comparée, s’interroge sur cette humiliation publique rituelle pour des comportements relevant, aux yeux de la loi, de la sphère privée.

Tout a commencé avec le scandale Becky, début janvier. La vedette de la télévision japonaise Rebecca Eri Ray Vaughan, mieux connue sous le surnom de Becky, pouvait s’enorgueillir d’une brillante carrière au Japon jusqu’à ce qu’un magazine s’empare des preuves d’une aventure avec le chanteur-compositeur Kawatani Enon, un homme marié. Ce scoop a déclenché une véritable frénésie dans les médias, qui a débouché pour Becky sur la rupture de ses nombreux contrats publicitaires et l’annulation de ses apparitions à la télévision. Elle s’est retirée du show-business pour une durée indéterminée.

La victime suivante a été le député Miyazaki Kensuke, étoile montante du Parti libéral-démocrate qui s’était trouvé sous le feu des projecteurs fin 2015 en annonçant son intention de prendre un congé paternité, une première pour un membre du Parlement. Début février, un magazine a rapporté qu’il avait passé la nuit avec un mannequin, quelques jours à peine avant que sa femme (également députée PLD) donne naissance à leur premier enfant. Démissionner du parti n’a pas été une punition suffisante ; le 12 février, M. Miyazaki a renoncé à son mandat à la Chambre basse.

Ototake Hirotada, écrivain, journaliste et défenseur des personnes handicapées réputé, a connu un sort similaire. Au mois de mars, un autre magazine hebdomadaire l’a accusé d’infidélité ; M. Ototake a publié ses excuses sur son site internet et pris congé de la vie publique pour une durée indéterminée. Sa femme a nourri la controverse en assumant une part de responsabilité dans les errements de son époux et en s’excusant d’avoir « provoqué un scandale ». Se pose ici une question centrale : si le couple s’est réconcilié, sur quoi portait donc le scandale ?

Les affaires extraconjugales existent dans toutes les sociétés. Mais la façon dont elles sont considérées et traitées apporte un éclairage important sur la société et ses mœurs. Examinons donc les réactions actuelles dans un contexte historique et international, dans une tentative de décrypter l’intérêt actuel des médias japonais pour les affaires extraconjugales.

L’adultère, un crime dans le Japon d’avant-guerre

Avant la Seconde Guerre mondiale, l’adultère ou kantsûzai, parfois traduit par « conversation criminelle », constituait un crime. Il s’appliquait uniquement à une femme mariée qui entretenait des relations sexuelles hors des liens du mariage, ou à son amant ; la seule personne habilitée à porter plainte était le mari trompé.

Dans le contexte du rigide système patriarcal du Japon d’avant-guerre, l’adultère commis par une femme était considéré comme un crime grave, parce qu’il risquait de mettre un enfant adultérin à la tête d’un patrimoine et d’une famille qui n’auraient pas dû lui revenir. Cela explique l’importance démesurée accordée à la chasteté féminine. Pour un homme, en revanche, avoir plusieurs partenaires féminines, concubines ou maîtresses, était l’assurance de perpétuer sa lignée. De ce fait, les relations extraconjugales entre un homme marié et une femme célibataire n’ont jamais été considérées comme un crime, ni même comme une véritable faute morale. Le système patriarcal a ainsi nourri une mentalité conservatrice en matière de sexualité féminine, portant un jugement différent sur des comportements similaires en fonction du sexe de la personne.

Après-guerre, cette clause clairement discriminatoire du Code pénal a été considérée comme inacceptable. Deux options s’offraient pour redresser cette injustice : faire de l’adultère un crime pour toutes les personnes mariées, mari et femme, ou purement et simplement le supprimer du Code pénal. Le Japon a choisi cette dernière solution. Inversement, la Corée du Sud et Taïwan (anciennes colonies du Japon) ont préféré la première, ajoutant une clause faisant de l’adultère un crime pour le mari comme pour la femme. Ces lois ont été vivement critiquées au motif que l’Etat n’a pas à interférer dans des relations mutuellement consenties.

Le 26 février 2015, la Cour constitutionnelle sud-coréenne a définitivement résolu la question en jugeant inconstitutionnelles les lois anti-adultère du pays. La majorité des citoyens et des observateurs ont favorablement accueilli cette décision, mais certaines voix ont manifesté leur désaccord – une opinion largement diffusée sur internet avançait qu’avec tant de personnes qui se réjouissaient, la Corée du Sud allait bientôt devenir une « république de l’adultère ».

Le Code civil japonais, pour sa part, voit dans l’infidélité une rupture de la confiance et un motif de divorce unilatéral. Contrairement à l’adultère dans le Japon d’avant-guerre, cette clause s’applique aux femmes comme aux hommes ; elle incarne la norme familiale moderne qui repose sur la fidélité mutuelle entre époux. L’infidélité ouvre aussi le droit à des dédommagements en cas de divorce.

  • [10.06.2016]

Professeur au Collège doctoral des Arts et des Sciences de l’Université de Tokyo où il enseigne depuis 2009, après avoir enseigné à l’Université de Hokkaidô. Né en 1963, docteur ès lettres, spécialiste de la théorie du genre et de l’Asie de l’Est, il est notamment l’auteur de Higashi Ajia no kqfuchôsei : jendaa no hikaku shakaigaku (Le Patriarcat en Asie de l’Est : sociologie comparée du genre) paru aux éditions Keisô Shobô en 1996.

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