Les lois peuvent-elles enrayer l’épidémie de haine qui sévit au Japon ?

Furuya Tsunehira [Profil]

[29.09.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Le 24 mai 2016, la Diète nationale a finalement décidé d’agir pour endiguer la vague de racisme et de xénophobie qui balaye le Japon, et adopté, pour la première fois dans l’histoire de ce pays, une loi visant à réprimer les propos haineux. Furuya Tsunehira examine l’impact et les limites de ce texte de loi, ainsi que les problèmes qu’il reste à résoudre pour que le Japon puisse mettre un terme à cette nuisance d’ici 2020, année des Jeux olympiques de Tokyo.

Le 24 mai de cette année, la Diète nationale a adopté un texte visant à réprimer les propos haineux, et cette loi, la première de ce genre dans l’histoire de la législation japonaise, est entrée en vigueur le 3 juin. Divers événements survenus entre-temps ont amené certains commentateurs à la conclusion que la nouvelle loi a entraîné un recul des discours de haine au Japon.

Le 30 mai, moins d’une semaine après le passage de la loi, la ville de Kawasaki a refusé à un groupe hostile aux Coréens l’autorisation de tenir une manifestation le 5 juin dans deux parcs de la ville. La décision s’appuyait d’une part sur deux dispositions de la nouvelle loi demandant aux autorités nationales et locales de prendre des mesures pour réprimer les propos haineux au prétexte qu’ils constituent des comportements racistes et, d’autre part, sur les antécédents du groupe en matière d’incitation à la haine contre la communauté des Coréens résidents permanents au Japon, appelés Coréens zainichi.

Le 2 juin, l’antenne de Kawasaki du tribunal du district de Yokohama a rendu une ordonnances provisoire interdisant au groupe en question d’organiser des manifestations dans un rayon de 500 mètres autour du siège de la Seikyûsha, la principale organisation de Coréens zainichi, qui s’est donné pour objectif d’améliorer les relations entre cette communauté et la population japonaise. Cette décision visait à protéger la Seikyûsha, cible déclarée des manifestants, contre les harangues offensantes et menaçantes qui ont accompagné ces rassemblements dans le passé.

L’arrondissement de Kawasaki de la ville éponyme abrite l’une des plus grandes communautés de Coréens zainichi. Cette Korean town, située sur le front de mer, est le fruit de l’installation, avant la Première Guerre mondiale, de travailleurs coréens amenés dans l’Archipel pour travailler dans les usines construites par les conglomérats zaibatsu à l’époque où la Corée était sous la tutelle coloniale du Japon. C’est la seule communauté de ce genre dans l’est du pays. Le quartier abrite une école coréenne, ainsi qu’un grand nombre de restaurants coréens, dont la présence est particulièrement dense le long de la grande artère qui le traverse d’est en ouest, connue sous le nom familier de Sangyô dôro. Inutile de le dire, ce n’est pas une coïncidence si ce quartier a été choisi pour la manifestation d’incitation à la haine contre les Coréens.

Le 5 juin (surlendemain de l’entrée en vigueur de la loi), le même groupe d’extrême droite a tenté d’organiser un rassemblement de « purification du Japon » dans un autre parc de Kawasaki, situé en dehors de la zone déclarée interdite par la mairie et le tribunal. Résolus à empêcher la tenue de ce rassemblement, des contre-manifestants hostiles aux discours de haine se sont rassemblés sur le site avant l’heure prévue pour le début de la manifestation, en présence de policiers et autres responsables de la sécurité publique. Des échauffourées ont éclaté et les manifestants anticoréens ont fini par annuler le rassemblement.

Les groupes d’extrême droite qui soutiennent ce genre de manifestations et les groupes « anti-haine » qui s’y opposent ont été unanimes pour attribuer ces événements au passage récent de la loi contre les discours de haine. Mais ce point de vue est-il justifié ? La loi en question, dont bien des gens pensent qu’elle se faisait attendre depuis longtemps, constitue-t-elle une arme véritablement efficace contre les discours de haine au Japon ?

Trop peu, trop tard

Ces rassemblements publics de la haine, au cours desquels des fanatiques de droite s’en prennent aux Coréens Zainichi et demandent la restriction de leurs droits, semblent certes sur le point de disparaître. Mais force est de constater que leur déclin s’était amorcé bien avant le mois de mai et le passage tardif de la loi contre les propos haineux. J’ai le sentiment que cette loi, si longtemps différée, s’attaquait en fait à un mouvement déjà moribond. Pendant ce temps-là, la xénophobie prolifère sur Internet.

Soyons clairs : je pense que le passage de la loi était un pas dans la bonne direction. Mais la vague des rassemblements publics de la haine qui a culminé il y a quelques années avait commencé à décroître avant son entrée en vigueur. Selon les prévisions, la manifestation de « purification du Japon » envisagée à Kawasaki était censée attirer moins de cent participants. Et de fait, le nombre des manifestants venus sur place était dérisoire par rapport à celui des membres de la police et des médias.

Il faut bien reconnaître que les rassemblements de la haine sont en perte de vitesse depuis déjà un certain temps. Leur âge d’or a plus ou moins coïncidé avec les trois années qu’a duré le gouvernement du Parti démocrate du Japon, né de l’amalgame de forces centristes, libérales et de gauche qui, en 2009, a réussi à arracher au Parti libéral-démocrate le pouvoir qu’il détenait depuis si longtemps. À cette époque, le plus gros de la droite conservatrice faisait bloc contre un ennemi commun : le PDJ.

En temps ordinaire, cette unité de la droite ne se matérialise pas. Au Japon, l’étiquette droite s’applique à un large spectre de points de vue. Généralement parlant, la droite conservatrice s’accorde sur des chevaux de bataille tels que la révision de la constitution adoptée après guerre (pour), les visites officielles du Premier ministre et des membres de son cabinet au sanctuaire Yasukuni (pour) et l’interprétation de l’histoire, dite « du procès de Tokyo », qui insiste sur les remords éprouvés par le Japon pour son rôle d’agresseur avant et pendant la Seconde Guerre mondiale (contre). Sur les autres questions, en revanche, il existe en son sein de grandes divergences. Certain accordent une importance capitale au traité de sécurité nippo-américain, tandis que d’autres estiment que le Japon doit se libérer de l’influence des États-Unis. Beaucoup, parmi les conservateurs d’un certain âge imprégnés de l’idéologie anticommuniste de l’époque de la guerre froide, portent un regard indulgent sur la Corée du Sud, tandis que les jeunes conservateurs sont enclins à lui vouer une hostilité sans réserves. Il y a des capitaines d’industrie qui brandissent la bannière du conservatisme pour la principale raison qu’ils pensent que c’est bon pour les affaires, et ils existent des racistes invétérés animés d’une hostilité irrationnelle envers les Coréens et les Chinois. Pendant la période qui va de 2009 à 2012, le désir partagé de contrecarrer et de renverser le PDJ a poussé ces divers courants à mettre de côté leurs différents.

  • [29.09.2016]

Critique et auteur spécialisé dans les questions relatives à Internet, aux médias de masse et aux jeunes, né en 1982 à Sapporo et titulaire d’un diplôme d’histoire de l’Université Ritsumeikan. Intervenant régulier dans l’émission Time Line sur Tokyo FM. Auteur de La contre-offensive de l’extrême droite sur Internet (Sôwasha, 2013), La droitisation de la jeunesse est-elle réelle ? (Aspect, 2014), La fin de l’extrême droite sur Internet – pourquoi les discours haineux ne disparaissent pas (Shôbunsha, 2015) et Extrême gauche et extrême droite, mensonges des deux côtés (Shinchôsha, 2015), entre autres.

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