Pourquoi la Chine fait-elle des incursions répétées dans les eaux territoriales japonaises ?

Kôda Yôji [Profil]

[12.08.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

En juin, peu de temps avant que soit rendu le jugement international invalidant les prétentions chinoises sur ses droits territoriaux en mer de Chine méridionale, la Chine s’est montré particulièrement active en mer de Chine orientale. L’ancien commandant en chef de la flotte japonaise, Kôda Yôji, estime qu’elle cherchait à détourner l’attention de la communauté internationale de la mer de Chine méridionale et à plaider sa souveraineté en mer de Chine orientale.

La Chine affirme que sa souveraineté s’étend à la quasi-totalité de cette mer, mais les Philippines, pour qui cette revendication viole la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, ont introduit une requête à ce sujet devant la Cour permanente d’arbitrage (CPA) de La Haye. Le verdict rendu par la CPA le 12 juillet dernier conclut qu’il n’existe aucun fondement juridique à la « ligne en neuf traits » par laquelle la Chine affirme ses droits historiques, et critique sévèrement la poldérisation des bancs de sable par la Chine dans cette mer.

Des actions de protestation avant le verdict

Le gouvernement chinois avait prévu que la CPA rejetterait son point de vue car sa position sur la mer de Chine méridionale a fait l’objet ces dernières années de vives critiques de la part de la communauté internationale, et il a indiqué qu’il n’entendait pas accepter cet arbitrage. Il avait d’ailleurs exprimé ces derniers mois son extrême méfiance vis-à-vis des travaux de la CPA. C’est dans ce contexte que la Chine s’est lancée dans une escalade non seulement en mer de Chine méridionale mais aussi en mer de Chine orientale, en envoyant en juin plusieurs navires de guerre dans les eaux territoriales japonaise et leur zone contiguë.

Le 7 juin, deux avions de chasse J-10 de l’Armée de l’air chinoise se sont dangereusement approchés d’un avion de reconnaissance américain RC-135 qui volait au-dessus de la haute mer en mer de Chine orientale. Le 9 à l’aube, une frégate de la marine chinoise a été le premier navire de guerre chinois à pénétrer dans la zone contiguë aux eaux territoriales japonaises autour des Senkaku de la préfecture d’Okinawa. Le 15, un navire espion chinois a fait une incursion dans les eaux territoriales japonaises en franchissant le détroit de Tokara qui se trouve à proximité de l’île Kuchinoerabu de la préfecture de Kagoshima, avant de naviguer le 16 dans la zone contiguë à proximité de l’île de Kita-Daitôjima de la préfecture d’Okinawa.

Le propos de la Chine était probablement de détourner par tous les moyens possible l’attention de la communauté internationale du jugement rendu au sujet de la mer de Chine méridionale. Et l’on peut supposer que la Chine, qui affirme qu’elle a des intérêts vitaux tant en mer de Chine méridionale qu’en mer de Chine orientale, veut que la communauté internationale prenne à nouveau conscience de la question de sa souveraineté dans ces deux mers.

Objectivement, il est clair que la Chine n’a actuellement rien à gagner en faisant monter la tension avec le Japon. S’il ne fait aucun doute que des tensions demeurent en mer de Chine orientale, Kishida Fumio, le ministre japonais des Affaires étrangères, s’est rendu en Chine fin avril pour la première fois depuis quatre ans et demi. Les discussions en vue d’un sommet entre les deux pays avancent, et les relations sino-japonaises, très mauvaises pendant un temps, sont en train de s’améliorer. La Chine n’en a pas moins créé des troubles en mer de Chine orientale.

Depuis environ dix-huit mois, le problème de la mer de Chine méridionale fait de l’ombre à celui de la mer de Chine orientale, en tout cas du point de vue de l’intérêt que lui porte la communauté internationale. Mais le second implique de grandes puissances, à savoir le Japon, les États-Unis et la Chine, et en cas de crise, il prendrait une intensité d’une toute autre mesure, étant donné les forces militaires en présence. Il suffirait d’un seul incident pour attirer à nouveau l’attention de la communauté internationale vers la mer de Chine orientale. C’est probablement le dessein de la Chine.

Les incursions chinoises dans la zone contiguë des Senkaku vont continuer

L’incursion chinoise dans les eaux contiguës du 9 juin a été immédiatement précédée par le passage de contre-torpilleurs russes, ce qui, aux yeux de certains analystes japonais, montre que l’objectif du bâtiment chinois était d’observer la réaction de l’escorteur des Forces maritimes d’auto-défense qui a suivi et surveillé le navire russe, mais cette explication n’est pas convaincante. Le bâtiment chinois a navigué non dans les eaux territoriales japonaises mais dans la zone contiguë, conformément aux calculs du gouvernement chinois.

Même si la Convention des Nations unies sur le droit de la mer reconnaît un « droit de passage inoffensif », l’incursion dans les eaux territoriales japonaises à proximité des Senkaku d’un navire de guerre de la Chine qui conteste la souveraineté japonaise sur ces îles serait anormale et pourrait faire l’objet d’une opération de sécurité maritime(*1). Mais l’incursion d’un navire de guerre dans une zone contiguë qui se trouve en haute mer du point de vue du droit international ne pose pas de problème, et il n’y a pas de fondement juridique permettant de le critiquer.

En faisant pénétrer ses bâtiments militaires dans la zone contiguë, la Chine tout en « faisant des vagues » en mer de Chine orientale, a mené une action subtile, sans cependant conduire à une confrontation militaire décisive avec le Japon. Le fait que le bâtiment chinois a quitté la zone contiguë une heure après la convocation à deux heures du matin de Cheng Yonghua, l’ambassadeur chinois au Japon, par le vice-ministre japonais des Affaires étrangères, Saiki Akitaka, indique clairement qu’il ne s’agissait pas d’une initiative spontanée de la marine chinoise mais d’un acte décidé par son gouvernement.

Même si cette incursion n’est pas directement liée à la volonté d’occuper les Senkaku qui sont sous souveraineté japonaise, il ne faut pas baisser la garde car des actes similaires, voire plus graves, peuvent se reproduire. Il est à prévoir que la Chine répétera ce genre d’initiatives dans les zones maritimes de la périphérie du Japon dans les semaines qui suivent le jugement de la CPA.

(*1) ^ Conformément à la loi sur les Forces d’auto-défense, une opération de sécurité maritime est lancée avec l’approbation du Premier ministre en cas de nécessité spécifique pour la protection des biens et des personnes en mer, ainsi que de la sécurité. Ces opérations incluent l’usage défensif des armes et les tirs préventifs dans le cas où un navire ne répondrait pas à un ordre d’arrêt.

  • [12.08.2016]

Vice-amiral en retraite des Forces maritimes d’autodéfense du Japon (FMAD). Né en 1949 dans la préfecture de Tokushima. Diplômé de l’Académie nationale de défense en 1972, il a rejoint les FMAD. A suivi une formation au US Naval War College (École navale des États-Unis) en 1992. A été directeur général du Bureau interarmes de l’état-major, commandant du district de Sasebo et commandant en chef de la Flotte d’autodéfense. A pris sa retraire en 2008. Associé principal au Centre pour l’Asie de l’Université Harvard.

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