L’abdication de l’empereur, pour transmettre son rôle de symbole d’une nation pacifique

Iwai Katsumi [Profil]

[01.03.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

En août dernier, l’empereur Akihito a fait une déclaration dans laquelle il faisait allusion à son intention d’abdiquer. Elle était motivée par l’importance qu’il accorde à son rôle de symbole d’une nation pacifique.

De grandes inquiétudes quant à sa succession

Le 8 août 2016, dans un message vidéo adressé à la nation, l’empereur Akihito a implicitement exprimé son intention d’abdiquer en faveur du prince héritier.

La Loi impériale prévoit que le prince héritier succède à l’empereur après sa mort, mais ne reconnaît pas l’abdication. C’est la raison pour laquelle le souhait formulé par l’empereur en août a surpris les Japonais presque autant que l’allocution radiophonique prononcée par l’empereur Shôwa le 15 août 1945, annonçant la reddition sans conditions du Japon.

Le Premier ministre Abe Shinzô a affirmé avoir conscience de l’importance de cette déclaration mais a adopté une position prudente, sans annoncer qu’il allait lancer une révision de la loi. La Constitution adoptée après la guerre interdit à l’empereur de participer à la vie politique. Si le gouvernement agit en fonction des souhaits de ce dernier, cela risquerait de lever un problème d’inconstitutionnalité.

Cette délicate question a poussé l’empereur à modérer ses propos, en précisant par conséquent s’exprimer à « titre privé ». Mais sa déclaration a fait apparaître en filigrane ses inquiétudes, liées à son vieillissement entre autres, mais également à son devoir de transmettre aux générations suivantes son rôle de symbole d’une nation pacifique qu’il a assumé, comme l’avait fait son père après la guerre.

L’influence des abdications successives de souverains européens

La Loi impériale du Japon, où le trône se serait transmis depuis 125 générations par la lignée mâle, prévoit qu’une fille cesse de faire partie de la famille impériale à son mariage. Mais après 1969, neuf filles sont nées dans la famille impériale : pendant longtemps, l’empereur n’a eu que des petites-filles. Même la naissance du prince Hisahito en 2006, fils du prince Akishino, le second fils de l’empereur, n’a pas mis la famille impériale à l’abri d’une crise de succession.

De plus, la princesse impériale Masako n’a pas réussi à s’adapter à la Maison impériale, riche en anciennes traditions et cérémonies, et elle fait peu d’apparitions officielles, ce qui rend le couple du prince héritier incapable de remplir son rôle public. L’empereur s’inquiète depuis de longues années quant à la capacité de son fils de lui succéder dans sa fonction de « symbole de l’unité de la nation » stipulée par la Constitution. Le prince héritier vient d’avoir 57 ans (le 23 février 2017), deux de plus que l’âge qu’avait son père quand il est monté sur le trône. Le désir de l’empereur de voir son fils lui succéder de son vivant, afin qu’il accumule des expériences de la lourde tâche qui lui incombera, pour être rassuré quant à l’avenir, est parfaitement naturel.

L’instauration d’une période intermédiaire pendant laquelle l’empereur transmettrait sa fonction au prince héritier, qui ferait de même plus tard vis-à-vis du prince Akishino, comme celui-ci le ferait ensuite à l’égard du prince Hisahito, permettrait aussi de garantir une organisation capable de faire face aux obligations officielles de plus en plus nombreuses au fil des années, ainsi qu’aux éventuelles crises qui pourraient frapper le pays comme les catastrophes naturelles. Cela permettrait aussi de créer une « troïka » dans laquelle le prince héritier devenu empereur bénéficierait du soutien de l’ancien empereur et du prince Akishino.

En Europe, le prince Willem-Alexander des Pays-Bas a succédé à sa mère la reine Beatrix en 2013, comme l’a fait la même année en Belgique le prince Philippe, après l’abdication du roi Albert II. En 2014, le prince Felipe d’Espagne a succédé à son père, le roi Juan Carlos I. L’abdication de ces souverains, avec lesquels il entretenait depuis de longues années des relations amicales a peut-être contribué à la prise de conscience de l’empereur qu’une époque se terminait et que celle de la génération suivante commençait.

Le problème de la pérennité de la Mmaison impériale n’est toujours pas résolu

En août 2015, à l’occasion du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’empereur a exprimé de « profonds remords vis-à-vis de la dernière guerre » dans une allocution prononcée pendant la cérémonie de commémoration des morts de la guerre. Cette déclaration sans précédent a été perçue comme une expression de sa préoccupation face à la remise en question du pacifisme, un principe fondamental du Japon de l’après-guerre, à un moment où la politique japonaise montrait une tendance grandissante au nationalisme et au révisionnisme historique.

Il se trouve qu’à cette occasion, l’empereur a eu un moment de confusion le conduisant à commencer sa déclaration au début de la minute de silence. Cette erreur l’a peut-être rendu plus attentif à son vieillissement et à l’idée qu’il ne restait plus guère de temps à vivre.

Pendant ces dix dernières années, différentes révisions de la Loi impériale ont été envisagées, afin d’assurer la pérennité de la famille impériale, comme la possibilité de transmettre le trône à une femme ou encore celle d’autoriser les princesses impériales à conserver leur statut après leur mariage. Ces projets ont tous été abandonnés en raison de l’opposition exprimée par ceux qui craignaient que cela ne mène à la montée sur le trône d’une femme, en rupture avec la longue tradition d’une succession uniquement par les membres masculins. Le gouvernement Abe, qui est attaché au principe de cette tradition, n’est pas favorable à une telle révision, et pour le moment, il n’y a plus aucune tentative en ce sens.

Si le gouvernement devait changer d’attitude, il pourrait étudier l’option de revenir aux maisons impériales telles qu’elles existaient avant guerre. Il est cependant vraisemblable que l’empereur ne soit pas partisan de l’idée de transmettre le trône à des lignées qui ont été écartées de la famille impériale depuis plus de 70 ans.

  • [01.03.2017]

Journaliste. Né en 1947. Diplômé de l’Université de Keiô. Entre au journal Asahi en 1971. Conseiller éditorial de 1994 à 2012. Laisse son poste en mai 2012. Prix de l’association des journalistes en 2005 pour son scoop sur les fiançailles de la princesse Sayako. Ses ouvrages : Le Testament du Grand Chambellan (notes d’entretiens, éd. du Journal Asahi, 1997), Les devoirs de la famille impériale (id. 2006), etc.

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