La famille impériale, modèle idéal de la famille japonaise de l’après guerre

Yamada Masahiro [Profil]

[24.11.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Le mariage d’amour du prince héritier (l’empereur actuel) avec la princesse Michiko ainsi que la famille qu’ils ont fondée sont devenus un idéal pour les Japonais de l’après-guerre. Aujourd’hui, les façons d’être une famille se sont diversifiées et il n’y a plus de modèle. L’auteur réfléchit au souhait exprimé par l’empereur d’abdiquer, du point de vue de la notion de famille.

Lorsqu’on est comme moi sociologue de la famille, on ne peut que porter un regard professionnel sur la famille impériale elle-même. Le souhait exprimé par l’empereur en août dernier d’abdiquer, ainsi que sa volonté de simplifier les rites funéraires le concernant, peuvent être considérés comme une réponse à l’évolution de la famille japonaise dans le contexte du déclin démographique. Depuis l’ère Meiji, la famille impériale a fonctionné comme un modèle pour les familles japonaises. Je voudrais réfléchir sur les vicissitudes de la famille japonaise à partir de celle de l’empereur, et sur sa forme future.

Les mariages consanguins étaient autrefois la règle dans la famille impériale

Nous commencerons par l’époque où le pouvoir impérial s’est établi au Japon (à la période Asuka, c’est-à-dire au VIe et VIIe siècles). La polygamie était alors normale, et les mariages consanguins, communs dans les familles impériale et princières. L’empereur Tenmu a pris pour épouse les filles de son frère aîné, l’empereur Tenji, et l’une d’entre elles lui a succédé comme impératrice, sous le nom de Jitô. Le fils de l’impératrice Jitô, le prince Kusakabe, s’est marié avec une des filles de l’empereur Tenji, c’est-à-dire avec une de ses tantes (qui est devenue par la suite l’impératrice Genmei). Les mariages entre frères et sœurs étaient aussi possibles, à condition qu’ils ne soient pas nés de la même mère. S’il est interdit aujourd’hui de se marier avec son oncle ou sa tante, il reste un vestige de ces pratiques, puisque l’on peut épouser son cousin ou sa cousine.

De plus, jusqu’à la période Heian (au XIIe siècle), le mariage tsumadoi-kon se pratiquait dans les familles impériale et nobles. Cette expression désigne un mariage dans lequel l’épouse continuait à vivre avec ses propres parents, chez qui son époux lui rendait visite. Les enfants qui naissaient étaient élevés dans la famille maternelle. Si l’époux était polygame, il rendait visite à ses épouses dans plusieurs maisons. Lorsque sa position dans la société devenait plus importante, il établissait sa propre maison, et y faisait venir épouse (ou épouses, le cas échéant) et enfants. Le Dit du Genji, le roman de Murasaki Shikibu, raconte cela en détail.

Des mariages flexibles et de formes diverses au sein du peuple

À partir de l’époque de Kamakura, marquée par l’affaiblissement de la noblesse et la prise du pouvoir par les guerriers, les bushi (samurai), ce type de mariage a été aboli, et la pratique selon laquelle la femme s’installait dans la maison de l’homme qu’elle épousait s’est généralisée. C’était le début du système japonais de l’ie [mot qui signifie à la fois « maison » et « famille »]. L’influence du confucianisme chinois est admise, mais cela a aussi permis la formation de familles qui n’étaient pas attachées à la lignée, puisque ce système permettait à un homme de prendre le nom de sa femme et à des époux sans enfants d’adopter, afin d’assurer la continuité de l’ie. De plus, contrairement à ce qui était alors le cas en Occident, le divorce était reconnu.

On pense aujourd’hui que la forme des familles et des mariages de la classe populaire était plus souple et plus diverse qu’elle ne l’était chez les nobles ou les guerriers. À l’époque d’Edo, le taux de divorce dans les villages agricoles de la région du Tôhoku atteignait presque 50 %, c’est-à-dire qu’il était aussi élevé qu’aux États-Unis aujourd’hui. Il existait aussi dans l’ouest du Japon des mariages dit ashiire-kon, dans lesquels une femme entrait à l’essai dans l’ie d’un homme ; si cette ie ne lui convenait pas, elle en cherchait une meilleure. Enfin, il existait, dans la région de Kagoshima, un système appelé inkyo (retraite, isolement), dans lequel les parents prenaient leur indépendance et s’installaient à deux une fois leur dernier enfant marié. Aujourd’hui encore, la région de Kagoshima conserve le taux de familles nucléaires le plus élevé du Japon, ce qui est un vestige de cette tradition. Enfin, dans certaines régions, la pratique du yobai, qui autorisait les jeunes hommes et les jeunes filles à avoir des relations sexuelles libres avant leur mariage, était fréquente.

Tout cela montre que dans le Japon d’avant l’ère Meiji, les pratiques familiales étaient multiples selon l’époque, la classe sociale et les régions, et qu’il est impossible d’affirmer que la famille japonaise traditionnelle n’a qu’un seul modèle.

  • [24.11.2016]

Professeur à l’Université Chûô depuis avril 2008. Né à Tokyo en 1957. Titulaire d’un doctorat de sociologie de l’Université de Tokyo (1986). Spécialiste de la sociologie de la famille, de la sociologie des émotions et de la problématique hommes-femmes. Auteur de nombreux ouvrages, dont Parasito shinguru no jidai (L’ère des célibataires parasites), Shôshi shakai Nihon—Mô hitotsu no kakusa no yukue (Un fossé de plus dans un Japon où les enfants sont rares) et Naze wakamono wa hoshuka suru no ka (Pourquoi les jeunes deviennent conservateurs).

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