Quelle relation pour le Japon avec le gouvernement Trump ?

Teshima Ryûichi [Profil]

[08.12.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

L’élection présidentielle américaine aura été un match haletant qui s’est refermé sur la victoire du candidat républicain, Donald Trump, face à sa rivale démocrate Hillary Clinton. Teshima Ryûichi, spécialiste des relations nippo-américaines, se livre ici à un plaidoyer pour le maintien de l’alliance nippo-américaine, mise à mal par les déclarations de Donald Trump au fil de la campagne.

L’alliance nippo-américaine, garantie d’un bon départ pour le nouveau gouvernement

Les soutiens de Hillary Clinton ne sont pas les seuls à avoir été ébranlés par la victoire de Donald Trump. Au Japon aussi, pays allié des États-Unis depuis plus d’un demi-siècle, cette onde de choc s’est fait sentir.

La Chine, nation émergente et puissance militaire qui ambitionne de devenir un empire maritime, cherche à se positionner en mer de Chine méridionale et orientale. Confrontés aux ambitions chinoises, les Japonais ont une conscience accrue de l’importance de l’alliance nippo-américaine.

Cependant, au cours de la campagne présidentielle, M. Trump a remis en cause cette alliance, suscitant de fortes inquiétudes dans l’Archipel.

« Si les États-Unis sont attaqués, le Japon ne fera rien. Nous devons donc renégocier le traité de sécurité nippo-américain. » Cette déclaration de M. Trump remet en question le traité bilatéral ; il est même allé jusqu’à suggérer son éventuel abandon dans d’autres discours. Personne, sur la scène politique américaine, n’avait jamais critiqué aussi ouvertement l’alliance nippo-américaine.

Cette alliance bilatérale permet de désamorcer d’éventuels conflits régionaux en Asie de l’est, et elle possède également un pouvoir dissuasif vis-à-vis de la Chine et de la Corée du Nord en matière d’armement nucléaire. Enfin, les bases militaires américaines au Japon ont joué un rôle crucial dans la stratégie américaine dans la région Asie-Pacifique. Toutes ces justifications risquent pourtant de ne pas suffire à convaincre M. Trump dans l’immédiat.

Ces déclarations reflètent la volonté des États-Unis de renoncer à leur rôle de leader de l’alliance occidentale et de gendarme du monde. Il en découlerait un énorme vide stratégique en Asie de l’Est, une brèche à combler source de conflits potentiels.

La Chine, profitant des tensions entre les États-Unis et la Russie, a construit sept îles artificielles en mer de Chine méridionale, où elle revendique la souveraineté de la zone comprise à l’intérieur de la « ligne en neuf traits ». De plus, elle a doté l’une de ces îles artificielles d’une piste d’atterrissage de 3 kilomètres de long, la transformant ainsi en base militaire. Affaiblir l’alliance nippo-américaine dans ce contexte ferait du XXIe siècle une période d’instabilité.

Ce ne sont pas les scandales de mœurs de M. Trump qui écornent le prestige de la puissance américaine. C’est sa volonté de protéger à tout prix les intérêts américains, son protectionnisme affiché, qui ont sérieusement ébranlé notre confiance dans les États-Unis. Ses appels à faire passer les intérêts nationaux avant toute autre chose ne peuvent que nourrir la tentation du repli qui habite aujourd’hui l’Amérique et réveiller un nationalisme malsain. Il s’agit là d’un pari terriblement dangereux.

« Le Japon et la Corée du Sud doivent se protéger par leurs propres moyens. S’ils veulent contrer la menace nucléaire nord-coréenne, qu’ils se dotent de l’arme nucléaire. » Cette autre déclaration de M. Trump laisse entendre qu’à ses yeux, le Japon ne consacre pas suffisamment d’argent à sa propre défense, qu’il dépend trop de l’allié américain.

Dans les États-Unis d’après-guerre, certaines orientations diplomatiques et sécuritaires ont perduré indépendamment de l’arrivée au pouvoir des Républicains ou des Démocrates. Il s’agissait, entre autres, de ne permettre ni au Japon ni à l’Allemagne de se doter de l’arme nucléaire. Car en offrant cette possibilité à ces deux pays capables de développer un armement nucléaire dans les plus brefs délais, les États-Unis auraient dû renoncer à leur statut de première puissance mondiale.

Cependant, M. Trump s’est montré prêt à accepter que le Japon, la Corée du Sud et l’Arabie saoudite se dotent de l’arme nucléaire, ravivant ainsi le débat dans ces nations. En particulier, l’entrée de l’Arabie saoudite dans le cercle des pays détenteurs de l’arme atomique reviendrait à officialiser la détention de cette arme par Israël, et à la banaliser dans d’autres pays du Proche et Moyen-Orient. Le risque existerait alors qu’elle tombe entre les mains du groupe État Islamique. Les positions de M. Trump ont sans doute joué un rôle dans la visite à Hiroshima de Barack Obama, partisan d’un monde sans armes nucléaires, la première d’un président américain en exercice.

M. Trump a mené sa campagne sur un slogan : « rendre sa grandeur à l’Amérique ». Mais pour être grand, un pays doit être un leader respecté dans le monde. Pour rendre sa grandeur à l’Amérique, la coopération avec les pays qui partagent les mêmes valeurs de liberté est cruciale. L’alliance nippo-américaine est la garantie d’un bon départ pour le gouvernement de M. Trump.

  • [08.12.2016]

Journaliste spécialisé dans la diplomatie, écrivain et directeur de nippon.com. Diplômé en économie de l’Université Keiô, il intègre la NHK en 1974, où il dirigera les bureaux de Bonn et de Washington avant de débuter une carrière free-lance en 2005. Auteur du Crépuscule de l’alliance nippo-américaine (Shinchô bunko, 2006), du roman Ultra dollar (Shincho bunko, 2007) et de Ton nom est-il celui d’un espion, d’un traître ou d’un escroc ? (Magazine House, 2016), entre autres.

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