Les enfants japonais, prisonniers de leur smartphone

Ishikawa Yûki [Profil]

[25.05.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Afin de trouver leur place dans la société, les enfants au Japon dépendent de plus en plus des relations sociales qu’ils nouent grâce à leur smartphone. Comment l’avènement de cet appareil a-t-il transformé le monde des jeunes Japonais ?

Les smartphones ont fait leur apparition au Japon avec la mise en vente de l’iPhone 3G d’Apple en juillet 2008. Le marché du téléphone portable au Japon suivait alors une tendance différente du reste du monde. Les téléphones étaient adaptés aux besoins des utilisateurs japonais, permettant entre autres de regarder la télévision, effectuer des paiements, ou envoyer des émoticônes à volonté. C’est pourquoi beaucoup étaient d’avis que les smartphones n’auraient pas de succès au Japon. Mais contre toute attente, il est devenu en seulement quelques années un article indispensable du quotidien des habitants de l’Archipel. Les adolescents, en particulier, ne peuvent pas s’en passer : le smartphone est aujourd’hui un élément essentiel de leur vie, non seulement pour communiquer et s’informer, mais aussi pour se divertir et interagir socialement.

Ne pas être rejeté par les autres enfants

Selon un sondage réalisé en février 2016 par Digital Arts, une société spécialisée dans la sécurité de l’information, 70,6 % des enfants âgés de 10 à 18 ans possèdent un smartphone. Chez les élèves du primaire âgé de 9 à 11 ans, garçons et filles passent respectivement 1,8 et 1,7 heure sur leur écran en moyenne tous les jours. Les chiffres s’élèvent à 2 et 2,1 heures au collège et même à 4,8 et 5,9 heures au lycée. De plus, une lycéenne sur 25 (soit 3,9 %) dédie plus de 15 heures par jour à son smartphone.

Mais pour quelles raisons les jeunes Japonais consacrent-ils autant de temps à leur téléphone ? En étudiant minutieusement la question, voici ce qui en ressort : ces jeunes gens ne cherchent pas à se divertir en se coupant du monde, bien au contraire, leur objectif est d’interagir autant que possible avec d’autres personnes via le smartphone, et faire ainsi partie d’un groupe.

Les réseaux sociaux en sont l’exemple le plus flagrant. D’après une enquête d’août 2016 sur l’utilisation des services de réseaux sociaux menée par l’Institut pour les politiques de l’information et des communications du ministère des Affaires intérieures et des Communications, 77 % des adolescents se servent de l’application LINE et 63,3 % Twitter. Seuls 23 % et 24,5 % d’entre eux utilisent Facebook et Instagram. L’application LINE, grâce à sa convivialité et sa flexibilité, jouit d’un fort succès aussi bien auprès des enfants du primaire que du lycée. En effet, il est possible de créer des discussions de groupe pour communiquer entre amis ou de s’envoyer des stickers (des images) pour transmettre aisément une émotion. Former et joindre des groupes, rester connecté avec d’anciens amis ou faire de nouvelles rencontres : LINE ravit les enfants pour de nombreuses raisons.

Ces propos sont toutefois à nuancer. En effet, de plus en plus d’enfants se sentent contraints d’être sur les réseaux sociaux. « Sans LINE, je ne peux pas me faire d’amis », « entretenir des relations en ligne me fatigue », « je veux arrêter mais je ne peux pas », témoignent certains d’entre eux.

Connectés en permanence

Alors que les réseaux sociaux sont censés divertir leurs utilisateurs, pourquoi sont-ils devenus pour certains enfants une source de tourments, ou même plus inquiétant, une addiction ? Plusieurs facteurs, étroitement liés entre eux, sont à prendre en compte.

Tout d’abord, il y a le fait que l’on puisse avoir, où que l’on aille, son smartphone sur soi. La nature même du téléphone portable implique que les enfants interagissent avec leurs amis en dehors de l’école : en rentrant chez eux après les cours, les week-ends ou pendant les vacances. Ils sont connectés malgré eux, partout et en permanence. Les smartphones ont également étendu le champ de leurs relations sociales au-delà de l’école et de la famille. Les enfants communiquent aujourd’hui non seulement avec leurs camarades de classe, mais aussi avec d’autres amis, comme ceux rencontrés sur Internet. Grâce aux réseaux sociaux, les jeunes Japonais disposent d’une grande liberté et d’un vaste choix concernant les personnes avec lesquelles ils veulent être connectés.

Mais les autres possèdent aussi cette liberté et ce choix. En d’autres termes, la contrepartie de ces bénéfices est un sentiment d’inquiétude : les enfants peuvent choisir avec qui devenir ami, mais aussi avec qui ne plus l’être. C’est pourquoi ils sont contraints de se contacter sans cesse pour confirmer leurs liens d’amitié.

  • [25.05.2017]

Journaliste, Ishikawa Yûki a réalisé, notamment sur Internet, de nombreuses enquêtes sur la thématique des jeunes et des enfants, sur les enfants battus, sur la famille et l’éducation, et creuse les différents problèmes qui se posent à la famille actuelle. Ses principaux reportages publiés : Enfants non-localisés : les enfants disparus (Chikuma shinsho, 2015), Ma femme souffre de névrose (Poplar shinso, 2014), Les enfants sans lien social (Chûkô shinsho La Clef, 2011), etc.

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