Les escroqueries téléphoniques, une spécificité japonaise ?

Nishida Kimiaki [Profil]

[10.07.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les escroqueries téléphoniques continuent à faire des ravages au Japon. Les escrocs trouvent sans cesse de nouveaux moyens de persuader leurs interlocuteurs de leur remettre de l’argent. Pourquoi ces malversations se multiplient-elles ? Nishida Kimiaki analyse la psychologie des victimes et cherche à comprendre pourquoi ces tromperies sont particulièrement nombreuses au Japon.

Des victimes honteuses

Cela fait maintenant plus de dix ans que se multiplient au Japon les escroqueries téléphoniques dans lesquelles un correspondant se fait passer pour un proche de la personne contactée, qu’il manipule pour lui soutirer de l’argent. D’après les statistiques de l’Agence nationale de police, le montant total annuel ainsi extorqué dépasserait 50 milliards de yens. Ces chiffres étant basés sur les plaintes déposées, il ne fait aucun doute que le montant réel est supérieur et ne peut être chiffré exactement.

Pourquoi toutes les victimes ne portent-elles pas plainte ? S’intéresser aux victimes et analyser leurs ressorts psychologiques permet d’entrevoir leurs raisons. Ces personnes se sentent d’abord impuissantes parce qu’elles ne peuvent récupérer l’argent qui leur a été volé. Puis leur pudeur l’emporte : elles ont honte de s’être fait duper, elles ne se considéraient pas si stupides que cela.

Elles sont ensuite tourmentées par le regret et les reproches qu’elles s’adressent à elles-mêmes : elles ne comprennent pas pourquoi elles ont cru leur interlocuteur malgré certains signes alarmants dont elles prennent conscience avec le recul. Mais elles finissent par arriver à la conclusion optimiste qu’elles ont manqué de chance et qu’on ne les y reprendra pas, renonçant à une réelle prise de conscience. Le mécanisme d’évitement de la réalité, qui les pousse à vouloir vite oublier cette expérience désagréable, agit ensuite, et elles décident de ne parler à personne de cette mésaventure. Certaines la cachent non seulement à la police mais aussi à leurs proches.

Ces éléments expliquent pourquoi toutes les escroqueries ne sont pas rapportées. Elles sont assurément une des raisons pour lesquelles les mesures de lutte contre les escroqueries demeurent insuffisantes. Mais il en existe une autre, plus importante encore, à savoir le manque de compréhension du processus psychologique à l’œuvre lorsque quelqu’un est manipulé. Autrement dit, les gens pensent que la victime d’une escroquerie ne se serait pas fait avoir si seulement elle avait fait plus attention. Ils estiment que si ces délits continuent à se produire, c’est parce que leurs victimes manquent de discernement ou de perspicacité.

Il faut sans doute voir ici une manifestation d’une spécificité japonaise : la confiance excessive que les Japonais placent dans la force de caractère, et la grande valeur qu’ils lui accordent. C’est elle qui permet aux escrocs d’obtenir de l’argent sur un simple coup de téléphone. Ils sont difficiles à confondre car leurs victimes ne peuvent pas les identifier. La facilité et la « sécurité » avec lesquelles ces escroqueries réussissent expliquent leur multiplication et l’ingéniosité sans cesse grandissante de leurs auteurs.

De multiples modes d’escroquerie

Les escrocs utilisent des approches diverses, mais la plus fréquente est celle où ils se font passer pour le fils de leur interlocuteur en prétendant avoir eu un accident ou causé un scandale. La voix troublée par l’émotion, ils appellent au secours leur « famille ». On parle d’ore-ore sagi, l’escroquerie « c’est moi, c’est moi ». Au téléphone, l’escroc dit, sans donner son nom : « Maman, c’est moi ».

La conversation débute et, une fois l’interlocuteur persuadé que l’escroc est son fils, celui-ci lui explique qu’en raison de l’une des situations énumérées ci-dessous, il a un besoin urgent d’argent :

  • Il a oublié dans le train un sac qui contient un chèque de sa société ; il faut lui prêter le montant de ce chèque jusqu’au lendemain, faute de quoi il ne pourra conclure son rendez-vous.
  • Il a provoqué un accident de voiture et a blessé quelqu’un.
  • Il s’est porté garant d’un ami et doit rembourser à sa place la dette contractée par celui-ci.
  • Il a dépensé l’argent que lui avait confié son employeur.

L’escroc fait naître la panique chez son interlocuteur : si le « parent » ne lui fournit pas cet argent, le « fils » mettra un tiers dans l’embarras, perdra son travail ou se fera arrêter par la police. Le parent qui le croit s’empresse de rassembler l’argent nécessaire pour tirer sa progéniture de ce mauvais pas. À ce moment-là, tout ce qui compte est de lui apporter son aide, et les quelques légers doutes que le parent pouvait avoir s’évanouissent au fil de la conversation.

Dans une autre approche, l’escroc qui se fait passer pour un vendeur de produits financiers propose un investissement à son interlocuteur et lui fait acheter de fausses obligations. Dans la plupart des cas, les montants en jeu sont élevés, plusieurs millions de yens. Cette escroquerie tire habilement parti de la perception financière des Japonais âgés qui trouvent certes le montant élevé, mais savent qu’ils peuvent se le permettre.

La victime fait confiance à son interlocuteur au téléphone et envoie l’argent par virement bancaire, ou sous forme d’espèces par la poste ou par coursier. Ces derniers temps, les groupes criminels vont jusqu’à employer des intermédiaires innocents à qui la personne escroquée remet les sommes d’argent.

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  • [10.07.2017]

Professeur de psychologie à l’Université Risshô, docteur en sociologie de l’Université Kansai, président de la Japanese Group Dynamics Association, administrateur de la Japan Society for Cult Prevention and Recovery, et partenaire du réseau de recherche global du Comité contre le terrorisme du Conseil de sécurité des Nations unies, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Mind Control to wa nanika (Qu’est-ce que la manipulation mentale ?, Kinokuniya Shoten, 1995),et Damashi no teguchi (Les approches des escrocs, PHP Kenkyûjo, 2008).

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