La « boîte à bébés » de Kumamoto et le droit de connaître ses origines

Morimoto Nobuyo [Profil]

[12.09.2017] Autres langues : 日本語 | 繁體字 | Русский |

Cela fait dix ans que le « berceau des cigognes » de l’hôpital Jikei, dans la municipalité de Kumamoto, a été mis en place. C’est le nom du tour d’abandon où les parents qui le souhaitent peuvent venir déposer anonymement leur bébé. Jusqu’à présent, 130 enfants ont été ainsi recueillis. L’auteur, sceptique quant à l’efficacité de ce système, souligne l’importance de garantir à chacun le droit de connaître ses origines.

L’hôpital Jikei est situé dans un quartier résidentiel tranquille ; au bout d’un étroit sentier qui traverse l’enceinte de l’établissement se dresse une petite porte, celle du tour d’abandon, familièrement surnommé la « boîte à bébés ». C’est Hasuda Taiji, le directeur de l’hôpital, qui l’a inaugurée en mai 2007, sur le modèle d’un dispositif existant en Allemagne. Là-bas, les boîtes à bébés existent depuis 1999 ; à un moment, on en comptait jusqu’à 90.

La nécessité d’un soutien avant la naissance

D’après le ministère de la Santé, au cours de l’année fiscale 2014, 44 enfants sont morts des suites de maltraitance (hors cas de suicide familial) au Japon, soit 8 de plus que l’année précédente. Avec 27 cas, les bébés de moins de 12 mois représentent 61,4 % du total. Durant les dix dernières années, on relève en moyenne une cinquantaine de morts par maltraitance chaque année, ce qui ne permet guère de dire que la boîte à bébés est efficace.

L’hôpital Jikei justifie la nécessité de ce dispositif par l’anecdote suivante : une femme arrêtée pour infanticide aurait affirmé à un chercheur venu la voir en prison qu’elle avait entendu parler de la boîte à bébés, mais qu’elle n’avait pu se rendre à Kumamoto, faute d’argent. Pour ce chercheur, l’existence d’un berceau des cigognes à proximité pourrait sauver des vies, en particulier dans les ménages les plus pauvres.

Mais qu’en est-il vraiment ? Cette femme a-t-elle décidé de tuer son bébé parce qu’elle n’avait pas l’argent pour aller jusqu’à Kumamoto ? Une sage-femme active dans un service d’écoute téléphonique destiné aux femmes enceintes explique que « parfois, les nouveau-nés se mettent à crier d’une voix puissante ; on peut facilement imaginer que, surpris, quelqu’un étouffe le nourrisson en lui plaquant une main sur la bouche. » Un enfant né sans aide médicale peut aussi mourir étouffé par le liquide amniotique resté dans sa bouche, ou parce que sa température corporelle a trop baissé.

Il se peut que cette femme, désemparée, ait tué son bébé par inadvertance. Ou alors, incapable de dire pourquoi elle ne l’a pas emmené jusqu’à Kumamoto, peut-être a-t-elle prétexté qu’elle n’avait pas d’argent.

Ce qu’il fallait vraiment à cette mère, était-ce une boîte à bébés ? N’aurait-elle pas plutôt eu besoin, avant la naissance, que quelqu’un s’aperçoive de sa grossesse et l’oriente vers les services d’aide et de soins médicaux ? Peut-être aurait-il fallu qu’elle soit entourée de gens vers qui se tourner quand elle avait besoin d’aide. Certains parents maltraitent leur enfant malgré eux, parce qu’ils perdent le contrôle d’eux-mêmes. Est-il utile de suggérer à des gens qui tuent leur bébé par erreur, sans en avoir l’intention, de le confier à une boîte à bébés avant de commettre l’irrémédiable ?

La boîte à bébés sauve-t-elle vraiment des vies ?

Inversement, les parents qui ont laissé leur enfant dans la boîte à bébés risquaient-ils vraiment de le tuer par inadvertance ? Ils se sont renseignés sur l’hôpital en question et ont pris l’avion ou le train pour s’y rendre. Cela montre une capacité à agir de façon raisonnée. Les personnes qui ont pu entrer en contact avec eux ensuite s’accordent à dire que si les raisons données à l’hôpital et à l’administration sont variées – difficultés financières, monoparentalité, peur du qu’en-dira-t-on, etc. –, aucun n’a jamais envisagé de tuer l’enfant. D’après un ancien employé des services de la petite enfance, « sans la boîte à bébés, certains auraient consulté les services d’aide et auraient pu élever eux-mêmes leur enfant, malgré leurs difficultés financières ; ils ne l’auraient certainement pas tué. »

Les utilisateurs de la boîte à bébés savent peut-être que, parce que ce dispositif est socialement accepté, ils peuvent abandonner leur enfant sans craindre de se faire arrêter par la police. En effet, la boîte à bébés étant un environnement sûr, aucun d’entre eux n’a été inquiété pour non-respect de ses obligations parentales. L’enfant de trois ans déposé dans la boîte à bébés le jour de son inauguration avait perdu sa mère dans un accident de la circulation ; son héritage avait été dilapidé par son tuteur – ce qui n’a été découvert que quatre ans plus tard, quand celui-ci, tourmenté par sa conscience, a fini par se dénoncer. Un autre problème est qu’un dixième des enfants confiés à la boîte à bébés sont handicapés ; ils trouveront difficilement une famille d’adoption et risquent de passer leur vie en institution.

  • [12.09.2017]

Membre de la rédaction des pages vie culturelle du Kumamoto Nichinichi Shimbun depuis 2016. Entrée au quotidien en 1993, elle y a occupé divers postes dans les pages société et vie culturelle ainsi qu’au sein du comité de rédaction et à la tête du bureau d’Uto. Auteur du livre Half Filipina (Usio Shuppansha, 1996), rédigé sous le nom de plume Morimoto Yô alors qu’elle était étudiante. Mère de deux enfants.

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