La volte-face d’Abe Shinzô en vue des législatives

Takahashi Masamitsu [Profil]

[05.10.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 |

Après la défaite électorale essuyée par son parti lors des élections à l’Assemblée métropolitaine de Tokyo du mois de juillet 2017, le Premier ministre japonais Abe Shinzô a été contraint non seulement de procéder à un remaniement de son gouvernement mais aussi de revoir son calendrier de réforme de la Constitution du Japon et de reconsidérer sa stratégie politique. Le grand reporter Takahashi Masamitsu fait le point sur les événements qui ont ébranlé l’optimisme affiché jusqu’alors par M. Abe et affecté le monde politique japonais à l’heure où les prochaines élections législatives se profilent à l’horizon (*1).

Au début du mois d’août 2017, le taux d’approbation du gouvernement japonais est tombé si bas qu’Abe Shinzô a pris des mesures radicales pour mettre à bas l’impression grandissante que lui et ses alliés s’étaient laisser griser par le pouvoir. Le 3 août, il a présenté son nouveau gouvernement – le troisième depuis son retour au pouvoir en 2012 (voir article Pourquoi Abe Shinzô a-t-il remanié son gouvernement ?) –, et s’est excusé publiquement pour les polémiques qui ont tant choqué les électeurs. M. Abe va-t-il pour autant réussir à retrouver suffisamment la confiance du public pour être en mesure d’assumer un troisième mandat à la tête de sa formation, le Parti libéral-démocrate (PLD) ? Le monde politique japonais est entré dans une période d’instabilité avec en toile de fond la perspective des prochaines élections à la présidence du PLD et à la Chambre des représentants (ou Chambre basse) de la Diète japonaise, prévues respectivement pour septembre et décembre 2018.

Le vote sanction des électeurs de Tokyo

Les résultats des élections à l’Assemblée métropolitaine de Tokyo du 2 juillet 2017 ont constitué un coup de semonce pour Abe Shinzô et son parti. Ce jour-là en effet, le PLD a enregistré une défaite historique avec à peine 23 des 127 sièges de l’Assemblée métropolitaine, soit 15 de moins que lors du précédent scrutin où il avait déjà dû se contenter de 38 sièges. Dans le même temps, le Tomin first no kai – « Les Citoyens de Tokyo d’abord » (TFK), le groupe politique de Koike Yuriko, gouverneure de Tokyo depuis le 31 juillet 2016 – a remporté 55 sièges (voir article Les ambitions politiques de Koike Yuriko, première femme à la tête de Tokyo). Quant au Kômeitô, partenaire de longue date du PLD au sein de la coalition au pouvoir, il a décidé de faire alliance avec le TFK lorsqu’il a senti le vent tourner. Et en obtenant 23 sièges, il a démontré la solidité de sa base. Pour le parti d’Abe Shinzô, le scrutin de Tokyo s’est donc soldé par une sanction et un avertissement : l’électorat japonais pourrait fort bien laisser tomber le PLD pour peu qu’on lui propose une alternative valable.

Les sondages à l’échelle nationale effectués peu après l’élection ont révélé que le désaveu de M. Abe ne se limitait pas à un phénomène urbain isolé. À peine un tiers des personnes interrogées ont en effet déclaré qu’elles soutenaient le gouvernement, une baisse considérable par rapport aux chiffres du mois précédent. D’après les résultats de l’enquête menée par l’agence Jiji Press, le pourcentage des réponses favorables au Cabinet d’Abe Shinzô était seulement de 29,9 %. Or au Japon, on considère qu’aucun premier ministre ne peut se maintenir longtemps en place à partir du moment où le taux d’approbation de son gouvernement passe en dessous de la barre fatidique des 30 %.

Une baisse de popularité suite à des scandales

La cause principale de la désaffection subite du public pour M. Abe est une série de scandales dont il est considéré, à juste titre, comme responsable. À commencer par l’affaire Kake Gakuen (l’école Kake). Le Premier ministre et son entourage sont soupçonnés d’avoir exercé des pressions sur le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie en vue de l’ouverture, sans appel d’offres, d’une école vétérinaire destinée à Kake Kotarô, un ami d’Abe Shinzô. À cela il faut ajouter les déclarations intempestives d’Inada Tomomi, ministre de la Défense et protégée de M. Abe. Mme Inada a affirmé publiquement que les Forces d’autodéfense japonaises (FAD) soutenaient le parti au pouvoir dans le cadre des élections à l’Assemblée métropolitaine de Tokyo alors que les FAD sont tenues à une stricte neutralité politique. Elle a d’ailleurs été contrainte de démissionner le 28 juillet 2017, à la suite d’une autre polémique liée à la dissimulation de documents militaires. Enfin au milieu du mois de juin, il y a eu la décision hautement controversée – et complètement inhabituelle dans les traditions parlementaires japonaises – de la coalition au pouvoir de passer en force la Loi sur les associations de malfaiteurs, sans tenir compte du vote de la Commission sur les affaires judiciaires de la Chambre des conseillers (ou Chambre haute). Et ce, par souci d’aller au plus vite à l’approche de la fin de la session parlementaire en cours. Pour le public japonais, ces dérapages sont l’illustration du comportement despotique de la clique au pouvoir autour d’Abe Shinzô et de la façon dont celle-ci a fini par se considérer comme invulnérable.

Si les choses en sont arrivées là, c’est à cause des succès retentissants enregistrés au niveau national par le PLD aux quatre dernières élections législatives (y compris à la Chambre haute) et du soutien indéfectible que le public a manifesté pendant plusieurs années vis-à-vis du gouvernement d’Abe Shinzô. Mais en l’espace d’un mois, le capital de confiance dont jouissait le Premier ministre s’est effrité à en juger par la défaite cuisante du PLD aux élections de l’Assemblée métropolitaine de Tokyo et la dégringolade du gouvernement dans les sondages. Du coup pour Abe Shinzô, la perspective d’un troisième mandat en tant que président du Parti libéral-démocrate – une ambition qui lui tient particulièrement à cœur – est en train de s’estomper. Conscient que toute aggravation du déclin de sa popularité pourrait inciter les membres de son propre parti à le « laisser tomber », le Premier ministre a cherché à calmer les critiques et à raffermir sa position en faisant appel à une nouvelle équipe de ministres et de dirigeants du PLD.

(*1) ^ Depuis la rédaction de cet article, il y a tout juste un mois, les événements se sont précipités sur la scène politique japonaise. Le 25 septembre, le Premier ministre japonais a annoncé la dissolution de la Chambre basse de la Diète et l’organisation d’élections législatives anticipées dès le 22 octobre 2017. Et le même jour, la gouverneure de Tokyo Koike Yuriko a fait savoir qu’elle prenait la tête d’un nouveau parti. Mais l’analyse de Takahashi Masamitsu n’en reste pas moins d’une remarquable pertinence.

  • [05.10.2017]

Directeur adjoint de la rédaction et senior éditeur de l’agence Jiji Press depuis 2015. Né en 1961. Diplômé de la faculté de droit de l’Université Keiô de Tokyo. Il est devenu journaliste à Jiji Press, section actualité politique. Il a également été correspondant en chef pour la même agence auprès du club de presse du ministère des Affaires étrangères, du Parti libéral-démocrate et du Bureau du Cabinet. Il a ensuite exercé les fonctions de directeur de la section politique et de directeur du bureau de Kobe, avant d’accéder au poste qui est le sien à présent depuis 2015.

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