L’enfer des bourses d’études du système japonais

Iwashige Yoshiharu [Profil]

[13.11.2017] Autres langues : 日本語 |

En 2013, 1,77 million d’étudiants japonais, c’est-à-dire un sur deux, se voyaient accorder une bourse d’étude avec obligation de remboursement. Mais alors que ce système présuppose que les bénéficiaires trouveront à la fin de leurs études un emploi avec hausse de salaire régulière, l’instabilité actuelle du monde du travail au Japon entraîne de nombreuses difficultés. Une révision du système pour l’adapter aux besoins d’aujourd’hui s’impose.

Un recouvrement cruel

Les bourses d’études sur lesquelles les jeunes japonais se sont appuyés pour fréquenter l’université correspondent en fait à des emprunts étudiants. Aujourd’hui, elles sont souvent à l’origine de graves difficultés pour ceux qui en ont bénéficié, puisqu’elles peuvent les priver de choix de vie essentiels, comme le mariage ou la décision de fonder une famille, et porter gravement atteinte à leur amour-propre et leur dignité. Ce cercle vicieux affecte les bénéficiaires des bourses d’études publiques de la Japan Student Services Organization (JASSO), une institution administrative indépendante établie sous le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Science et des Technologies.

La hausse du coût des études universitaires et les difficultés économiques que connaissent les familles japonaises conduisent un nombre croissant de jeunes à emprunter à la JASSO pour financer leurs études. De nombreux jeunes diplômés entament leur vie active avec un passif important d’une dette de plusieurs millions de yens. Dans le même temps, le bas niveau des salaires et l’instabilité croissante de l’emploi, notamment sous forme de contrats précaires, crée une situation dans laquelle les jeunes sont incapables de rembourser leur emprunt. En dépit de ce contexte, la JASSO ne cesse de renforcer les pressions qu’elle exerce sur eux, notamment par la création de listes noires, le recours à des sociétés de recouvrement de prêt, ou encore par le lancement de poursuites légales. Il n’y a rien d’étrange à ce que beaucoup de jeunes ne s’en sortent pas malgré tous leurs efforts.

Un dispositif d’assistance limitatif

Une bourse d’étude sous forme de prêt diffère d’un autre prêt car il est contracté à un moment où l’emprunteur ne sait rien ni du travail, ni des revenus qu’il aura plus tard. Le risque de retard de remboursement y est donc inhérent. Bien sûr, la logique voudrait qu’un des fondements d’un tel système soit l’assistance aux personnes incapables de faire face aux échéances de remboursement. Mais force est de reconnaître que le dispositif d’aide actuel est extrêmement insuffisant.

La JASSO prévoit certes un sursis de remboursement pour les personnes qui ont des difficultés économiques et dont le revenu annuel est inférieur à trois millions de yens (environ 22 500 euros), mais ce sursis est limité à une durée de dix ans. Autrement dit, un emprunteur ne peut s’en servir plus de dix ans, même si ses revenus n’ont pas augmenté. Mais un autre point pose problème : les personnes en retard de remboursements ne peuvent pas tous recevoir un sursis. En effet, seuls ceux qui ont remboursés totalement leurs retards de paiements y ont droit, alors même qu’ils sont en retard parce qu’ils n’ont pas les moyens de rembourser… Une contradiction évidente !

Comme cette gestion était critiquée depuis longtemps, la JASSO a commencé en avril 2014 à accorder, dans de rares cas spécifiques, notamment lorsque les revenus annuels de l’emprunteur sont inférieurs à deux millions de yens (environ 15 000 euros), des sursis de remboursement même s’il a déjà du retard. Mais huit mois à peine après la mise en place de cette mesure, elle a introduit de nouvelles limites à son utilisation. Les personnes ayant lancé une action en justice ou celles qui ont demandé une prescription pour une partie de leur obligation de remboursement n’y ont pas accès. Que cette mesure ne s’applique pas à ceux qui ont utilisé leur juste droit de faire appel ou de souligner qu’il y avait prescription est injuste. La JASSO l’explique en affirmant qu’elle peut se permettre de décider si elle offre cette assistance ou non, car ce n’est pas un droit pour l’emprunteur. Mais si elle peut refuser une décision de l’emprunteur, le système d’assistance me paraît n’avoir aucun sens.

Les bourses d’études de la JASSO n’ont de valeur que leur nom, et derrière lequel se cachent en fait des prêts étudiants. Voici la réalité. La plupart des personnes souffrant du fardeau de ce système en sont de fait les victimes contre lequel elles ne peuvent rien.

Un bénéficiaire d’une telle bourse d’étude ne peut se protéger seul des dommages qu’elle lui cause. Il faut changer ce système pour qu’il offre une véritable assistance. Selon moi, les réformes suivantes s’imposent :

  • Baisse des frais de scolarité, qui sont très élevés par rapport au reste du monde.
  • Mise à disposition de véritables bourses d’études, sans obligation de remboursement pour le bénéficiaire.
  • Introduction totale du prêt à taux zéro.
  • Mise en place d’un dispositif de remboursement souple, adapté aux capacités de remboursement des emprunteurs.

Le système actuel très critiqué semble enfin se diriger vers une réforme. De nombreux problèmes demeurent néanmoins.

  • [13.11.2017]

Avocat (membre de l’Association du barreau de Tokyo). Né en 1958, diplômé de l’université Waseda, il entre en 1997 au cabinet Tokyo Citizens où son travail sur des dossiers de surendettement et de pauvreté enfantine lui fait prendre conscience de l’ampleur du problème posé par les bourses d’études. Il fonde en 2013 le « Conseil national pour résoudre la question des bourses d’études », et en tant que secrétaire général continue à s’occuper des problèmes confrontés par les anciens boursiers ayant des difficultés de remboursement. Il est aussi membre du comité de lutte contre la pauvreté de l’Association japonaise des avocats et enseignant invité au Centre national des consommateurs japonais. Il a écrit sur ce thème, Nihon no Shôgakukin ha kore de ii no ka (« Le système japonais des bourses d’étude : peut-on s’en satisfaire ? »), ouvrage collectif paru aux éditions Akebi Shobô) et Shôgakukin jigoku (« L’enfer des bourses d’études ») aux éditions Shôgakkô.

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