Les problèmes financiers de l’Union Européenne vus du Japon
Souveraineté des Etats membres et fédéralisme

Tanaka Soko [Profil]

[07.02.2012] Autres langues : 日本語 | ESPAÑOL |

Avec la crise qui s’étend dans la zone euro, un nouveau regard jeté sur le vieux thème de « la monnaie unique et de la souveraineté des pays membres » qui était apparu dès l’unification de l’Europe. Un spécialiste de l’économie des pays européens explique ici les problèmes fondamentaux de la zone euro et les mesures pour les surmonter.

On parle beaucoup au Japon également de la crise de la zone euro. Depuis l’été 2011, dans la zone euro, la crise de la dette s’est étendue à l’Italie et à l’Espagne et ne semble pas vouloir s’apaiser cette année non plus. En outre, la zone euro se dirige vers une récession, et il est également possible que la situation critique — qui a pour origine la crise des finances publiques — aille encore en s’aggravant. La zone euro est une zone monétaire regroupant plusieurs pays ayant adopté l’euro comme monnaie unique. Les mesures pour répondre à la crise ayant pris du retard en raison des différences d’intérêts entre les pays membres et s’étant avérées insuffisantes, la confusion persiste.

En conséquence, l’ancien thème de l’unification de l’Europe, à savoir « monnaie unique et souveraineté des pays membres » a été revu sous un nouveau jour. Examinons de nouveau ici la monnaie unique et la souveraineté des pays membres ainsi que le fédéralisme.

Un grand intérêt pour la crise de la zone euro

A la fin de l’année 2011, les revues économiques hebdomadaires au Japon ont toutes publié leurs prévisions pour l’économie mondiale en 2012. Et elles ont toutes mentionné la crise de la dette de la zone euro ou la crise européenne. Dans l’enquête effectuée récemment par le journal Nihon Keizai Shimbun auprès de 150 économistes japonais, à la question « Quel est le plus grave des problèmes de l’économie mondiale pour l’année 2012 », le problème de la dette publique en Europe (dans la zone euro) est venue très largement en tête des autres réponses.

En réalité, le problème des finances publiques est également très grave aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Ces deux pays ont été l’épicentre de la crise financière internationale qui a éclaté à l’automne 2008 avec le choc Lehman. Un grand nombre de banques ont été alors confrontées à la faillite et le système bancaire a été paralysé. La paralysie du système financier conduit à la destruction de l’économie. Comme les gouvernements ont effectué des dépenses publiques colossales pour sauver les banques, le déficit public s’est brusquement aggravé pour monter jusqu’à un nombre à deux chiffres par rapport au PIB pendant 3 ans, à partir de 2009.

Vu que le déficit public de la zone euro est de 4% pour 2011, on peut dire que la situation est nettement meilleure que celle des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Alors pourquoi le problème de la zone euro est-il considéré comme « le plus grave » par les économistes du Japon ?

Insécurité par rapport à la crise de la zone euro

En bref, c’est probablement parce que le problème des finances publiques de la zone euro a provoqué une crise financier et que l’on ne voit pas comment cette crise peut être débloquée.

Les banques qui possédaient en tant que biens les emprunts d’Etat des pays en crise ont vu leurs avoirs diminuer, leurs actions chuter en bourse et elles ont été confrontées à des difficultés de financement. Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, par exemple, même en cas de crise monétaire, le gouvernement et la banque centrale collaborent pour débloquer la situation dans un minimum de temps. Comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont un système de monnaie nationale, l’itinéraire à suivre en cas de crise est établi et les marchés financiers sont rassurés car les mesures peuvent être prises rapidement.

Mais la zone de l’euro est une zone de monnaie unique pour plusieurs pays. Le système européen de banques centrales (Eurosystème), chargé de la mise en œuvre de la politique monétaire, est fédéré et il peut agir rapidement de manière globale. Depuis la crise, il a accordé aux banques de la zone euro des financements considérables pour éviter une crise banquaire. Il a acheté les emprunts d’Etat des pays en crise, dont l’Italie et l’Espagne et aidé au financement de ces pays. Toutefois, les mesures en matière de finances doivent être exécutées dans 17 différents pays. La souveraineté financière étant détenue par les pays ayant adopté l’euro, l’intergouvernementalisme intervient ici et les éléments les plus importants doivent être décidés au sommet, puis faire l’objet de l’autorisation ou d’une rectification des lois par le Parlement de chacun des pays membres.

Cela prend du temps et les mesures sont trop tardives par rapport au développement rapide de la crise financière. Par exemple, si le renforcement du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) (avec 3 nouvelles fonctions ajoutées au FESF qui était un organisme de prêts : rachat des obligations d’Etat des pays en crise, prêt de prévention à des Etats en situation difficile et participation au sauvetage des banques en difficulté) a fait l’objet d’un accord au sommet le 21 juillet 2011, il a fallu attendre la mi-octobre pour que les autorisations des parlements des différents pays soient obtenues et les activités du FESF renforcé ne pourront pu véritablement commencer qu’en 2012. En d’autres termes, le problème fondamental de l’Eurosystème est source d’instabilité.

Deuxièmement, les différences entre les pays sont considérables. Le déficit de l’Allemagne pour cette année correspond à 1,3% du PIB, alors qu’il est de 10,3% pour l’Irlande, de 8,9% pour la Grèce, 6,6% pour l’Espagne et 4,0% pour l’Italie, montrant d’importantes disparités et la crise s’aggrave dans les pays en difficulté avec leurs finances publiques. Le déficit de l’Italie est relativement faible mais la dette gouvernementale est très élevée avec 120%, et la crise provient de là. Comme les pays qui fournissent l’aide et ceux qui la reçoivent sont toujours les mêmes, les intérêts sont opposés au sein de la zone euro et les mesures sont souvent insuffisantes, ce qui augmente encore l’insécurité des marchés financiers.

Troisièmement, il y a un problème structurel entre les pays adhérents de la zone euro. Les disparités de la compétitivité vont en s’élargissant entre les pays de l’Europe de l’Ouest et ceux de l’Europe du Sud, se traduisant par un déficit financier ou un déficit de la balance des comptes courants des pays d’Europe du Sud et ne peuvent pas être rectifiées à court terme.

C’est pour cela que le nombre de personnes prévoyant une crise sur le long terme et pessimistes sur la pérennité de l’euro augmente au Japon.

La collaboration du Japon pour les mesures contre la crise de la zone euro

Mais les Japonais sont loin d’être restés de marbre devant la crise de l’euro.

L’Irlande et le Portugal, incapables de remédier d’eux-mêmes à la crise, ont fait appel à l’aide des pays de la zone euro et le FESF, établi dans cette zone en juin 2010, leur a octroyé des prêts. Des emprunts ont pu être émis jusqu’à une hauteur de 440 milliards. Ces emprunts, dont les intérêts ont été fixés à 5% environ, sont fournis en principe tous les 3 mois, à condition que les pays bénéficiaires procèdent à l’assainissement de leurs finances. La Grèce recevra également une aide par le FESF à partir de 2012.

Et le plus gros acheteur de ces emprunts du FESF, c’est le gouvernement du Japon qui détient environ 20% du montant émis. La situation financière est grave au Japon aussi mais, pour que la zone euro se stabilise, notre pays a pris l’initiative et a acheté les emprunts FESF. J’aimerais vraiment que les Européens soient au courant de ce fait.

L’euro et le fédéralisme

Les trois problèmes fondamentaux de la zone euro ont été évoqués ci-dessus. Je pense que l’Eurosystème trouve ses limites dans son impossibilité à surmonter l’intergouvernementalisme, et qu’il est par conséquent nécessaire d’avoir recours au fédéralisme.

Dans l’Union Européenne des années 1970, nombreux étaient les partisans de l’idée d’un fédéralisme financier. A l’époque, l’UE était composée de 9 pays, les six pays fondateurs plus le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark. Si une monnaie unique est mise en place dans ces 9 pays, les pays ayant un faible revenu par habitant (Italie, Irlande, Royaume-Uni) et placés aux rangs les plus bas de compétitivité ne peuvent plus avoir recours à la dévaluation de leur monnaie pour redevenir compétitifs. C’est ainsi qu’est apparue l’idée de la création d’un Budget de l’UE, avec des dépenses effectuées annuellement sous forme de fonds contre le chômage ou de fonds d’aménagement des infrastructures pour les pays les plus en bas de l’échelle. Le « Rapport MacDougall » publié en 1977 par la Commission MacDougall établie au sein de la Commission Europénne indique que si un Budget de l’UE, correspondant à 5% du PIB des pays de l’UE était établi, il serait possible de fournir une aide complémentaire pour les 3 pays environnants les moins compétitifs, et d’organiser ainsi une union monétaire stable. A partir de la seconde moitié des années 1970, le monde est entré dans le système des taux de change flottants et les pays d’Europe du Sud de l’UE ont choisi ce système. Toutefois, ils sont passés au système de taux fixe avec l’euro et, depuis la crise monétaire internationale, le faible niveau de compétitivité de ces pays d’Europe du Sud — qui ont un taux élevé d’inflation — par rapport à l’Europe de l’Ouest est clairement apparu. Et des améliorations à court terme sont difficilement prévisibles. Je pense qu’il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire d’appliquer l’idée de fédéralisme financier et de mettre en place un système pour renforcer les fonctions nationales de l’UE (zone de l’euro), élargir les finances et fournir un soutien à la croisssance économiques des pays voisins de l’Europe du Sud, entre autres.

En établissant un ministère des Finances (qui pourrait s’appeler Gouvernement économique) dans la zone euro et en concentrant les pouvoirs d’action contre la crise financière, des mesures efficaces et rapides pourraient être prises. Le Parlement européen pourrait alors probablement exercer un contrôle de la politique et du budget adoptés. En levant une taxe de l’euro de quelques % sur le PIB des pays de la zone euro pour obtenir les ressources financières, il serait possible de mettre en œuvre une politique audacieuse pour la croissance économique des pays comme les pays d’Europe du Sud. Il serait en outre possible d’émettre un emprunt européen commun et de l’utiliser comme ressources financières. Lorsque la croissance reprend, les revenus fiscaux augmentent et la dette publique diminue.

Toutefois, à voir la Grèce actuellement, qui continue à recevoir l’aide sans prendre les mesures d’assainissement nécessaires, la question de l’aléa moral reste préoccupante. Si cela s’étend jusqu’à l’Italie, il sera impossible de fournir un soutien avec la zone euro. Il est par conséquent nécessaire d’attribuer un pouvoir d’inspection à la Commission Européenne par rapport aux pays ayant des difficultés financières ainsi qu’un droit de regard sur la formation de leur budget. Et de mettre en place des règlements permettant d’expulser de la zone euro les pays qui ne respectent pas ces règles. Il sera probablement nécessaire de poser des conditions plus rigoureuses pour l’entrée de nouveaux pays adhérents dans la zone, les candidats n’étant acceptés comme membres de l’Union qu’après avoir mis en pratique, sur une période de cinq ans, des règles de coopération en matière de stabilité et de croissance, comme par exemple un déficit financier de moins de 3% et des dettes gouvernementales inférieures à 60%.

Sur la base de « la bonté de la nature humaine » en déperdition

L’euro a été la devise basée sur « la bonté humaine », le respect des règles par les pays membres. Mais il est devenu évident, depuis la crise mondiale, qu’une gestion saine de l’euro ne peut avoir lieu uniquement en faisant confiance à la bonté de la nature humaine et à la souveraineté financière des pays affiliés. Si les pays d’Europe de l’Ouest, et l’Allemagne notamment, n’acceptent pas d’augmenter les montants de l’aide financière, c’est bien parce qu’ils ne croient plus à cette théorie de la bonté.

Il est impossible de surmonter la crise de la zone euro uniquement avec les organismes d’aide existant actuellement et des concepts vastes et audacieux doivent être mis en place. Jean Monnet a dit : « J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises. » J’espère que 2012 sera l’année pendant laquelle l’UE et les pays de la zone euro franchiront le pas vers une transformation du système de l’euro conformément aux principes du fédéralisme.

  • [07.02.2012]

Professeur à la Faculté des Sciences économiques de l’Université Chûô. Né en 1945. Spécialiste des théories de l’économie européenne et des finances internationales. Diplôme de maîtrise en sciences économiques de l’Université de Kyushu en 1971. Chercheur invité à l’Institut de Recherche des sciences financières de l’Université de Cologne, en Allemagne de l’Ouest de 1977 à 1979 et à l’IUE (Institut universitaire européen de Florence) en 1996. Professeur de l’Institut de sciences économiques de l’Université Hitotsubashi en 2002 et 2003, avant d’être nommé à son poste actuel en 2004. Président de la Société Japonaise d’économie internationale et anciennement Président de l’Association Japonaise d’études de l’Union européenne. A publié notamment Ôshû tôgô (L’unification de l’Europe) en1982, Kakudai suru yûro keizaiken (La progression de la zone économique de l’Euro) en 2007, et Yûro kiki no naka no tôitsuka (L’Euro, une monnaie unique dans la crise) en 2010.

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