Pourquoi le nombre de grèves a-t-il diminué au Japon ?
Les conflits du travail au Japon aujourd'hui

Minagawa Hiroyuki [Profil]

[10.05.2012] Autres langues : 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Depuis le milieu des années 1970, le nombre de grèves ne cesse de baisser au Japon, et elles intéressent de moins en moins le public. Pourquoi ont-elle diminué ? Ne serait-il pas nécessaire de repenser la signification des grèves, particulièrement à une époque où l'économie traverse de graves difficultés ? Un spécialiste du droit du travail nous livre son analyse.

« Aujourd’hui, la compagnie de bus est en grève, et je vais devoir faire une partie du chemin à pied. »

Je suis né en 1971, et je me souviens avoir entendu mon père partir au travail en disant cela, au printemps. Aux informations, il était question chaque année, à la même époque, au milieu du printemps, des réseaux de transports en commun perturbés par des grèves. Dans le domaine des négociations entre les syndicats et les patrons, la méthode du shuntô lutte de printemps, est née en 1955, dans le Japon de l’après-guerre, et elle s’est répandue à partir de 1960. Dans la « lutte de printemps », les négociations sur les salaires sont menées sur une période courte, au printemps, pour l’ensemble des salariés, au niveau de leur entreprise, entre les syndicats-maison (c’est-à-dire les syndicats réservés aux employés d’une compagnie donnée, ou d’une branche de celle-ci) qui sont la norme au Japon. La tactique était la suivante : les syndicats influents des grandes entreprises manufacturières, automobile, acier, produits électriques, entamaient les négociations les premiers, et les augmentations qu’ils obtenaient fixaient la tendance, afin que les employés des petites et moyennes entreprises qui n’avaient pas de syndicats obtiennent des hausses de salaires du même ordre. Ces hausses de salaires obtenues par cette lutte de printemps ont significativement contribué à l’élévation du niveau de vie de l’ensemble des travailleurs japonais. Et cette campagne faisait partie du printemps au Japon jusqu’au début des années 1980.

Aujourd’hui cependant, les grèves appartiennent au passé. Leur nombre a connu une baisse remarquable. Hormis quelques exceptions, comme la grève des joueurs de baseball professionnels de septembre 2004, elles ne font presque plus couler d’encre.

Les grèves : une tendance à la baisse qui ne se dément pas

Des années 1960 aux années 1970, période qui correspond à la longue période de croissance accélérée de l’économie, les conflits du travail au Japon ont connu une expansion remarquable, parce que la « lutte de printemps » qui dynamisait les négociations sur les salaires s’est peu à peu généralisée. En 1960, on dénombra 1053 grèves de plus d’une demi-journée, suivies par un total de 917 454 personnes, contre 2256 en 1970, impliquant 1 719 551 personnes. Elles continuèrent à progresser, sous l’influence des réductions de personnel des entreprises affectées par la crise économique qui suivit le premier choc pétrolier, et culminèrent en 1974, avec 5197 grèves de plus d’une demi-journée, auxquelles participèrent 3 622 830 personnes. A partir de 1975, le nombre de conflits du travail accompagnés de grèves commença à diminuer, et la baisse devint particulièrement marquée à partir du milieu des années 1980, avec la surchauffe de l’économie japonaise dans sa période de bulle spéculative.

Il est plus difficile de comprendre pourquoi, même après la fin des années 1990, c’est-à-dire après l’éclatement de la bulle, le nombre de grèves a continué à décliner, comme d’ailleurs depuis le début du nouveau millénaire, et cela, en dépit de la baisse continue du salaire moyen des entreprises du secteur privé. Les conflits du travail n’ont pas non plus augmenté après la crise qui a suivi l’onde de choc causée par la faillite de la banque Lehman Brothers : en 2010, on a comptabilisé seulement 38 grèves de plus d’une demi-journée, avec la participation de 2480 personnes.

Les raisons de cette baisse

Pourquoi n’y a-t-il presque plus de grèves au Japon aujourd’hui ? Plusieurs facteurs viennent à l’esprit. Le premier est qu’aujourd’hui, les négociations entre les entreprises et les syndicats ne sont plus conflictuelles. Elles ont évolué vers un système de concertation dont le but est de parvenir à la formation d’un accord et d’une entente mutuelle dans lequel les deux parties échangent des informations, système qui s’est à présent installé. Dans les entreprises qui l’ont adopté, les thèmes abordés dans cette concertation ne se limitent pas à l’augmentation des salaires, mais portent aussi sur la gestion de l’entreprise et celle du personnel, la formation des employés ou encore les avantages sociaux, et les entreprises font preuve d’une grande ouverture pour fournir des informations. Cette concertation permet d’éviter les conflits entre la direction et le syndicat, dans l’optique d’améliorer la productivité, et il y a accord sur la création d’une relation stable et harmonieuse. Cela est possible aussi parce que le niveau d’études des cadres de ces syndicats-maison n’a cessé de s’élever et qu’ils sont à présent proches des dirigeants des entreprises sur le plan du niveau d’études ou des compétences, ce qui facilite leur entente mutuelle. Quoi qu’il en soit, le fait que les relations collectives au sein de l’entreprise, stables et fondées sur les syndicats-maison, soient aujourd’hui devenues la norme constitue probablement un des facteurs essentiels pour expliquer qu’il n’est presque plus nécessaire d’avoir recours au passage en force qu’est la grève.

  • [10.05.2012]

Minagawa Hiroyuki, né en 1971, est un spécialiste du droit du travail qui a étudié le droit à l'université de Kyoto. Il enseigne depuis 2004 à l'université de Chiba. Il est l'auteur de Shûgyô keitai no tayôka to rôdô keiyaku no « henbô » (La diversification des modes d'accès à l'emploi et la métamorphose des contrats de travail) dans Henbô suru rôdô to kaisha shisutemu (Les métamorphoses du travail et les grandes sociétés) ouvrage coordonné par Tezuka Kazuaki et Nakakubo Hiroya, Shinzansha, 2008, et de Hôteki gainen toshite no « rôdô » (Le travail comme concept légal), dans Rôdô : kôkyôsei to rôdô- fukushi nekusasu (Le travail : l'engrenage travail et bien public - Etat providence), ouvrage coordonné par Abiko Shigeo et Mizushima Jirô, Keisô Shobô, 2010.

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