Série La politique étrangère du Japon après la guerre froide
Le Japon en quête d’une nouvelle identité internationale

Hosoya Yuichi [Profil]

[03.10.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Vingt ans se sont écoulés depuis l’effondrement de l’Union soviétique, survenu en 1991. En ce qui concerne le Japon, la quête d’une nouvelle identité constitue l’une des grandes orientations qui ont marqué sa diplomatie au cours de ces deux décennies. L’article qui suit est la première livraison d’une série de textes qui reviennent sur la politique étrangère du Japon au cours de cette période.

L’année 2011 marque le vingtième anniversaire de l’effondrement de l’Union soviétique aussi bien que le dixième anniversaire des attentats terroristes du 11 septembre 2001. Dans les États-Unis d’aujourd’hui, sous la présidence de Barack Obama, l’expression « guerre contre le terrorisme » est sortie de l’usage courant et les principales préoccupations des grandes puissances occidentales sont désormais d’ordre économique, comme en témoignent les crises de l’endettement observées aux États-Unis comme en Europe. Beaucoup de choses ont changé au cours des deux dernières décennies et la guerre froide fait déjà partie du passé.

Le premier ministre Miyazawa Kiichi (le premier à partir de la gauche) au cours d’une réunion du cabinet convoquée pour préparer la reconnaissance officielle de la toute nouvelle Fédération de Russie.

En 1991, lorsque l’Union soviétique s’est disloquée, Miyazawa Kiichi était premier ministre au Japon et le Parti libéral-démocrate (PLD) se trouvait aux commandes depuis 1955, année de sa fondation. Deux ans plus tard, en août 1993, le PLD perdait le pouvoir qu’il détenait sans interruption depuis plus de trente ans : Hosakawa Morihiro devenait premier ministre à la tête d’un gouvernement de coalition dont les libéraux-démocrates étaient exclus. Cet événement marquait le début d’une période de grande instabilité dans les affaires intérieures. Depuis lors, les premiers ministres se sont succédé à une cadence étourdissante. Noda Yoshihiko est le treizième depuis le vote qui a chassé M. Miyazawa du pouvoir en 1993. Quant à l’économie japonaise, qui avait connu un rythme de croissance rapide jusqu’à la fin des années 80, elle a vu ses forces décliner tout au long des deux décennies suivantes. Au cours de cette période, où l’attention des Japonais s’est dans une large mesure focalisée sur leurs problèmes intérieurs, le paysage international a profondément changé.

Comment la diplomatie japonaise a-t-elle réagi à ces bouleversements ? En quoi a-t-elle changé et en quoi est-t-elle restée identique à elle-même ? Voici la première livraison d’une série d’articles dans lesquels nous présenterons une vue d’ensemble de l’activité de la diplomatie japonaise depuis la fin de la guerre froide, en l’éclairant sous des angles divers. Je crois que nous sommes arrivés à un point où il est nécessaire de faire une pause pour réfléchir aux bouleversements qui se sont produits depuis vingt ans et nous interroger sur l’avenir du Japon. Nous verrons ainsi que le pays est en quête d’une nouvelle identité qui puisse servir de fondement à sa politique étrangère. 

La perte du statut de deuxième puissance économique mondiale

Dans un discours prononcé en décembre 1962, Dean Acheson (secrétaire d’État des États-Unis de 1949 à 1953) ironisait en ces termes sur l’absence de direction de la politique étrangère britannique après la seconde guerre mondiale : « La Grande-Bretagne a perdu un empire et n’a pas encore trouvé un rôle. » Sur le même registre, on pourrait dire que le Japon de l’après-guerre froide a perdu l’identité internationale qu’il avait jusque-là — ou, pour dire les choses autrement, qu’il a perdu son statut de super-puissance économique et n’a pas encore trouvé un rôle de substitution.

En 2010, après avoir été pendant plus de quarante ans la deuxième puissance économique mondiale, le Japon a été supplanté par la Chine en termes de produit intérieur brut. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, grande puissance militaire dotée d’un arsenal nucléaire, issue d’une longue histoire en tant qu’Empire du Milieu, la Chine jouit d’une présence écrasante sur la scène asiatique. Le Japon, quant à lui, soumis aux contraintes que le renoncement à la guerre stipulé par sa constitution et le sentiment de responsabilité pour le militarisme dont il a jadis fait preuve font peser sur sa défense, a misé sur la puissance économique pour exercer une influence sur la scène internationale. La perte de son statut de deuxième puissance économique mondiale, auquel la plupart des Japonais s’étaient habitués, est révélatrice d’une perte d’influence au niveau international.

Ceci étant, que pouvait faire le Japon ? Après la fin de la guerre froide et l’éclatement de la bulle spéculative de la fin des années 80, le pays est entré dans une phase prolongée de stagnation économique et il s’est mis à douter de sa propre identité au sein de la communauté internationale. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la « doctrine Yoshida », qui a prévalu pendant plusieurs décennies, a poussé le pays à privilégier la croissance économique et à négliger de renforcer son armement. Mais cette ligne de conduite, dont la validité a semblé aller de soi depuis l’époque où Yoshida Shigeru a été premier ministre (1946-1947, 1948-1954), a montré ses limites au milieu des années 90. L’économie a marqué le pas et le viol d’une écolière japonaise par des militaires américains à Okinawa, en septembre 1995, a suscité un large débat sur le Traité de sécurité nippo-américain. Des voix se sont élevées pour demander que le Japon limite sa dépendance vis-à-vis des États-Unis et recentre sa politique étrangère sur l’Asie, d’autres pour faire vibrer la corde nationaliste et souhaiter que le pays devienne une grande puissance militaire. Bref, il semble juste de dire que la période de l’après-guerre froide se caractérise pour l’Archipel par une certaine désorientation.

  • [03.10.2011]

Professeur à l’Université Keiô. Né en 1971 dans le département de Chiba. Diplômé de l’Université Rikkyô en 1994, où il s’est spécialisé dans le droit. A effectué un troisième cycle en sciences politiques en 2000 et obtenu un doctorat de l’Université Keiô. A enseigné à l’Université d’Hokkaidô et à l’Institut des sciences politiques de Paris. Auteur de divers ouvrages, dont Sengo kokusai chitsujo to Igirisu gaikô (L’ordre international après-guerre et la diplomatie britannique ; prix Suntory pour les sciences sociales et humaines), Gaikô : tabunmei jidai no taiwa to kôshô (Diplomatie : dialogue et négociations à travers la civilisation), Rinriteki na sensô : Toni Burea no eikô to zazetsu (Guerres éthiques : gloire et échec de Tony Blair ; prix Yoshino Sakuzô du Yomiuri). Membre du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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