Série La politique étrangère du Japon après la guerre froide
Redéfinir l’alliance nippo-américaine

Yamaguchi Noboru [Profil]

[01.06.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 |

Au début des années 1990, beaucoup de Japonais remettaient en cause la raison d’être même de l’alliance nippo-américaine dans le contexte de l’après-guerre froide. Pourtant, dès la fin de cette décennie-là, les relations bilatérales dans le domaine de la sécurité avaient retrouvé toute leur vigueur. Le spécialiste de la défense Yamaguchi Noboru revient ici sur le processus à travers lequel le Japon et les États-Unis ont adapté leur partenariat à la nouvelle donne d’une nouvelle ère.

Au début des années 1990, l’alliance nippo-américaine s’est trouvée plongée dans une crise d’identité. La guerre froide ayant pris fin et l’Union soviétique — l’ennemie commune du Japon et des États-Unis — ayant cessé d’exister, quelle raison d’être pouvait bien garder un pacte bilatéral de sécurité ? Confrontés à l’obligation de reconstruire leur stratégie sécuritaire pour l’adapter à l’ère de l’après-guerre froide, les deux pays ont entrepris de forger de nouvelles politiques, tout en restant en communication étroite par les circuits officiels et officieux. Ce processus les a amenés à la même conclusion : le partenariat nippo-américain avait un rôle crucial à jouer dans le contexte sécuritaire de l’après-guerre froide. La Déclaration commune nippo-américaine de 1996 constituait une affirmation de cette conclusion au plus haut niveau. L’année suivante, les gouvernements des deux pays ont donné suite à cette déclaration en mettant sur pied un dispositif concret de coopération au niveau opérationnel, les Principes directeurs de 1997 pour la coopération nippo-américaine en matière de défense. Ce processus a permis au Japon et aux États-Unis de redéfinir leur alliance bilatérale pour la nouvelle ère.(*1)

La naissance de la politique sécuritaire japonaise de l’après-guerre froide

Dans sa formulation originelle, l’alliance nippo-américaine prévoyait que le Japon se contente d’un armement léger et s’abstienne de toute intervention à l’étranger. Dans le même temps, il bénéficiait de la coopération militaire des États-Unis en échange des bases militaires qu’il leur concédait sur son territoire. Nishimura Kumao, qui a été étroitement impliqué dans les négociations préalables au traité de sécurité nippo-américain originel en tant que directeur général du Bureau des traités du ministère des Affaires étrangères, a résumé en ces termes l’asymétrie de cet arrangement : « En un mot, le Japon fournit les installations, les États-Unis fournissent les forces armées pour défendre le Japon. La coopération se joue entre personnes et choses.(*2) Qui plus est, comme la Constitution du Japon stipule le renoncement à l’usage de la force, l’engagement des Forces d’autodéfense dans des opérations militaires outre-mer a été jugé illégal. En conséquence de quoi les États-Unis ont obtenu l’exclusivité des interventions en territoire ennemi, tandis que le Japon se contentait du rôle strictement défensif de “bouclier”. »

Certes, la simple surveillance de ses eaux territoriales et de son espace aérien conférait au Japon un rôle important dans la sécurité internationale à l’époque de la guerre froide, particulièrement à la fin. Les trois passages étroits qui contournent les îles principales de l’Archipel japonais — les détroits de Sôya, Tsugaru et Tsushima — constituaient en effet des routes potentielles pour l’accès des forces navales et aériennes soviétiques à la zone Asie-Pacifique. Comme les membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord étaient occupés en Europe à contenir les gigantesques armées du bloc de l’Est, l’alliance nippo-américaine avait un intérêt stratégique vital à maintenir une défense solide comme le roc autour de l’Archipel japonais. Un document baptisé rapport Higuchi, émanant d’un comité consultatif sur les questions de défense (avec à sa tête Higuchi Hirotarô) et remis en août 1994 au premier ministre Murayama Tomiichi, formulait cela en ces termes :

« La principale raison de la construction et du maintien des moyens de défense du Japon dans la période consécutive à la guerre froide était la préparation à des attaques de forces ennemies sur le territoire japonais [… et] la mission du Japon consistait à se défendre en s’appuyant strictement sur le droit à la légitime défense. Compte tenu de sa situation géographique, le Japon en est toutefois venu tout naturellement à jouer un rôle important dans la stratégie antisoviétique du bloc occidental. »(*3)

Ce rôle a pris fin avec celle de la guerre froide. En les mettant soudain face au recul de leur importance en tant que bouclier stratégique, la guerre du Golfe de 1990-1991 a constitué un choc pour les Japonais. La réaction de Tokyo à cette crise a été d’apporter un soutien financier de 13 milliards de dollars à la coalition internationale, une aide qui représentait environ 20 % du total des dépenses et plaçait le Japon en troisième position, après l’Arabie Saoudite et le Koweït, pour le montant de la contribution versée. Mais la générosité du Japon n’a guère impressionné la communauté internationale, pour qui le choix d’un engagement purement financier, sans envoi de troupes, relevait de la « diplomatie du chéquier ». En mars 1991, quand le gouvernement du Koweït a publié dans les médias des États-Unis une déclaration où il remerciait tous les pays ayant coopéré à la libération du Koweït, le Japon ne figurait pas dans la liste.

C’est alors que les responsables de la politique étrangère du Japon ont commencé à concevoir la puissance défensive du pays comme un outil au service, non seulement de la légitime défense de la nation, mais encore des efforts de la communauté internationale en matière de maintien et de rétablissement de la paix. En 1991, juste après la guerre du Golfe, le Japon a envoyé une unité des Forces maritimes d’autodéfense participer à une opération de déminage dans le golfe Persique. Cette mission outre-mer a préparé le terrain pour le déploiement de troupes des FAD au Cambodge l’année suivante, pour leur première participation depuis leur création à une opération de maintien de la paix des Nations unies.

Le rapport Higuchi de 1994 formulait en ces termes la nouvelle direction prise par le Japon : « Il est vital que nous incluions au nombre des fonctions essentielles des Forces d’autodéfense la participation, aussi active que possible, aux opérations de maintien de la paix et autres formes de coopération multilatérale menées sous l’égide des Nations unies à des fins de sécurité internationale. » Cette politique fut ensuite intégrée dans les Perspectives liées au Programme national de défense (rebaptisées plus tard « principes directeurs ») adoptées à la fin de l’année 1995. Dans leur définition du rôle des moyens de défense du Japon, les principes directeurs de 1995 en matière de défense répertoriaient non seulement la « défense nationale » et la « réponse aux catastrophes de grande ampleur et diverses autres situations », mais aussi la « contribution à la création d’un environnement sécuritaire plus stable » par le biais de moyens tels que la « participation aux activités de coopération internationale en faveur de la paix ».(*4)

La crise nucléaire nord-coréenne de 1993-1994 et le lancement d’un missile nord-coréen Nodong en mer du Japon en mai 1993 ont suscité de nouvelles inquiétudes sur la sécurité dans la zone qui entoure le Japon et montré que celui-ci devait se préparer à des situations qui, sans aller jusqu’à l’attaque ouverte, n’en posaient pas moins une véritable menace pour sa sécurité. C’est dans cette optique que les principes directeurs de 1995 pour la défense stipulent que « s’il se produisait dans les zones entourant le Japon une situation qui ait une influence importante sur la paix et la sécurité de la nation », le rôle des Forces d’autodéfense serait de « prendre les mesures qu’il convient […], par exemple en […] veillant au bon fonctionnement et à l’application efficace des accords de sécurité nipopo-américains. » Ce genre de références à des « situations dans les zones entourant le Japon » allait devenir une grande source de controverses dans le cadre du débat autour de l’élaboration des Principes directeurs de 1996 et 1997 pour la coopération nippo-américaine en matière de sécurité, et pourtant le passage du texte de 1995 que nous venons de citer est passé dans une large mesure inaperçu, peut-être parce qu’il était discrètement placé sous l’intitulé « réaction aux catastrophes de grande ampleur et diverses autres situations ». Quoi qu’il en soit, en reconnaissant que le Japon avait un rôle à jouer dans la sécurité régionale et même mondiale, les principes directeurs de 1995 conféraient à ses moyens de défense une mission plus étendue que la conception, limitée à la défense de la nation, qui prévalait à l’époque de la guerre froide.

Dans le même temps, les principes directeurs de 1995 pour la défense réaffirmaient avec insistance l’importance de l’alliance nippo-américaine. La Section I du document (Objectif) établissait que « Le Japon, […] , soucieux de renforcer la crédibilité des accords de sécurité nippo-américains, fera son possible pour garantir sa propre défense nationale et contribuer à la paix et à la stabilité de la communauté internationale en procédant comme il convient à l’amélioration, à l’entretien et au fonctionnement de son potentiel. » Alors qu’il n’y avait qu’une seule référence au traité de sécurité nippo-américain dans la version précédente des Principes directeurs pour le Programme national de défense, adoptée en 1976, les principes directeurs de 1995 pour la défense en contenaient treize, ce qui montre suffisamment l’importance attachée à l’alliance bilatérale.(*5)

Le rôle des moyens de défense du Japon

1. Défense nationale

  • Prévention des agressions
  • Réponse aux agressions

2. Réaction aux catastrophes de grande ampleur et autres situations

  • Réponse aux catastrophes naturelles et autres
  • Réaction aux situations Dans les zones entourant le Japon (en anticipation de l’idée formulée dans les Principes directeurs de 1997 pour la coopération nippo-américaine en matière de défense)

3. Contribution à la création d’un environnement sécuritaire plus stable

  •  Participation aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, etc.
  •  Promotion du dialogue et de l’échange en vue de la sécurité
  •  Coopération au contrôle et à la réduction des armements

⇒Point clé : les forces de défense du Japon ont un rôle à jouer dans la sécurité régionale et mondiale.

Le rôle de l’alliance nippo-américaine
  •  « Soucieux de renforcer la crédibilité des accords de sécurité nippo-américains, [le Japon] fera son possible pour garantir sa propre défense nationale et contribuer à la paix et à la stabilité de la communauté internationale en procédant comme il convient à l’amélioration, à l’entretien et au fonctionnement de ses moyens. »
  •  Treize références aux accords nippo-américains en matière de sécurité (contre une seule dans les principes directeurs de 1976 pour la défense)

⇒Point clé : importance accordée à l’alliance bilatérale.

(*1) ^ On trouvera des analyses de ce processus dans Reisengo no bôei seisaku (La politique de défense du Japon après la guerre froide, Presses universitaires de Hokkaido, 2011) de Shibata Teruyoshi ; Nichi-Bei dômei hanseiki : Anpo to mitsuyaku (Un demi-siècle d’alliance nippo-américaine : le traité de sécurité et les accords secrets, Société Asahi Shimbun, 2001), de Sotooka Hidetoshi, Honda Masaru et Miura Toshiaki, p. 486-540 ; et « Japanese Adjustments to the Security Alliance with the United States » (Les ajustements du Japon à l’alliance sécuritaire avec les États-Unis), in The Future of America’s Alliances in Northeat Asia (Le futur des alliances américaines en Asie du Nord-Est, Washington, Brookings Institution Press, 2004), p. 73-90.

(*2) ^ Anzen hoshô jôyaku ron (Discours sur le traité de sécurité), Nishimura Kumao, Jiji Press, 1960, p. 40.

(*3) ^ Secrétariat du Cabinet, Nihon no anzen hoshô to bôeiryoku no arikata : 21 seiki e mukete no tenbô (Les modalités de la capacité du Japon en matière de sécurité et de défense : perspectives pour le XXIe siècle. Imprimerie du Bureau du ministère des Finances, 1994). Le conseil consultatif, créé en février 1994 par le gouvernement de coalition anti-PLD dirigé par Hosokawa Morihiro en vue de la révision des Perspectives liées au Programme national de défense (1976), est resté en place après les démissions successives de Hosokawa Morihiro (avril 1994) et de son successeur Hata Tsutomu (juin 1994) ; le 12 août de la même année, il a remis le « rapport Higuchi » au premier ministre Murayama Tomiichi, chef d’un gouvernement de coalition réunissant le Parti libéral-démocrate et le Parti social-démocrate du Japon.

(*4) ^ Principes directeurs pour le Programme national de défense à partir de l’exercice budgétaire 1996 [EN], Agence japonaise de la défense, décembre 1995.

(*5) ^ Principes directeurs pour le Programme national de défense à partir de l’exercice budgétaire 1977, Agence japonaise de la défense, octobre 1976.

  • [01.06.2012]

Professeur d’histoire et de stratégie militaires à l’École de la défense nationale du Japon. Titulaire d’une maîtrise de l’École Fletcher des affaires internationales de l’Université Tufts. A été attaché principal pour la défense à l’ambassade du Japon aux États-Unis, vice-président de l’Institut national des études de défense et général en chef de l’unité de recherche et développement des Forces terrestres d’autodéfense.

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