Série Entreprises made in Nippon
Travailler avec une plus grande précision que les machines
Kitajima Shibori Seisakusho et ses maîtres du repoussage de précision
[24.11.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La réputation du Japon en tant que « superpuissance technologique » repose dans une large mesure sur l’ardeur au travail, le professionnalisme et la pugnacité de ses professionnels. La première livraison de cette suite de présentations d’ateliers urbains est consacrée à un petit artisan métallurgiste dont les produits sont allés jusque dans l’espace.

L’arrondissement de Ôta, à Tokyo, qui héberge quelque 4 000 usines et ateliers, est l’un des endroits les plus célèbres du Japon en termes de monozukuri (compétences dans le domaine de la fabrication). On y rencontre des entreprises uniques en leur genre, dont beaucoup sont des PME, ce qui ne les empêche pas de fabriquer des produits dont les industries de pointe sont très friandes à l’échelle mondiale.

Au nombre de ces entreprises figure Kitajima Shibori Seisakusho, l’un des métallurgistes japonais les plus habiles dans le travail du métal par les techniques du repoussage. La force de cette société réside dans son aptitude à créer des formes spéciales, de haute précision, destinées, par exemple, aux pièces des avions et satellites américains, ou à la coiffe des fusées japonaises H2. Il faut savoir que ces pièces ne sont pas fabriquées à la machine, mais à la main par des ouvriers spécialisés.


Informations sur l’entreprise
Nom de la société : Kitajima Shibori Seisakusho Co., Ltd.
Adresse : 2-3-10 Keihinjima, Ôta-ku, Tokyo 143-0003
Représentant : Kitajima Minoru, Président
Activité : technologie générale de la plasticité des plaques de métal, repoussage au tour, pressage à la machine, profilages hors normes et toute une gamme de procédés apparentés et de techniques de travail des tôles.
Effectif : 20 salariés
Site Internet : http://www.kitajimashibori.co.jp/

Travailler le métal comme on travaille l’argile

Le repoussage est une technique de travail du métal dont on pense qu’elle était connue en Europe dès le Moyen-Âge. Elle met à profit l’élasticité des métaux pour leur donner des formes diverses. Les ouvriers font tourner une pièce de métal à grande vitesse et, avec des outils semblables à des baguettes, exercent une pression sur elle en vue de lui donner la forme désirée. C’est le même procédé que celui utilisé par les potiers pour façonner l’argile sur leurs tours.

Le « tour » dont il s’agit en l’occurrence tourne à grande vitesse sur un axe horizontal. Après avoir fixé une tôle en forme de disque sur le tour, l’ouvrier en modifie petit à petit la forme en y appliquant des outils pendant sa rotation. La pièce de métal est ainsi façonnée de façon à lui donner exactement la même forme qu’un bloc appelé mandrin, qui est fixé au tour.

Parmi les métaux qui se prêtent à ce genre de travail, on peut citer le fer, l’aluminium, l’acier inoxydable, le cuivre et les métaux rares. Aussi durs que soient ces matériaux, une fois montés sur le tour, ils peuvent changer de forme à vue d’œil, tout comme l’argile. Normalement, il n’y a qu’un ouvrier par pièce à façonner, mais pour des travaux plus importants, tels que la fabrication d’une antenne parabolique de trois mètres, il faut que deux ou trois personnes joignent leurs forces pour donner sa forme au métal à l’aide d’un seul outil.

Kitajima Takahiro, le directeur général, est lui même un professionnel du repoussage au tour. « Pour maîtriser la technique, vous devez apprendre avec votre corps la pression qu’il faut exercer sur l’outil », explique-t-il.

Si vous appliquez une pression excessive sur une pièce métallique, vous risquez de la fendre ou de la fissurer. Mais si la pression est insuffisante, vous ne pourrez pas obtenir la forme désirée, ou cela vous prendra trop de temps. Cette délicate modulation du toucher n’est pas quelque chose qu’on puisse enseigner ; c’est seulement jour après jour, à travers le contact direct avec le métal, qu’on peut l’acquérir.

« Nos ouvriers peuvent dire la forme qu’une pièce de métal est en train de prendre à la pression qu’ils exercent, bien entendu, mais aussi grâce à des signes aussi subtils que le son produit par le métal arasé », dit Kitajima Takahiro. « Il faut une dizaine d’années avant de pouvoir vous considérer comme un vrai professionnel. Lorsque vous possédez vraiment le métier, vous développez une étroite affinité avec le matériau que vous travaillez. »

L’expertise ne se brade pas


Travaillant avec une plus grande précision que les machines, ces ouvriers manufacturent des produits qui répondent aux besoins des technologies de pointe.

Kitajima Shibori Seisakusho n’est pas le seul endroit, loin de là, où des hommes de métier repoussent le métal à la main, pourtant cette entreprise est considérée comme l’une des meilleures au monde dans son domaine d’expertise. À quoi cela tient-il ? Selon Kitajima Takahiro, la volonté d’être à la hauteur des défis qui leur ont été transmis de génération en génération a aiguisé les compétences de ses ouvriers.

« Mon grand père, fondateur de l’entreprise, fabriquait des tatamis de sol jusqu’au début de la seconde guerre mondiale », dit-il. « Mais après la guerre, il a constaté que la culture américaine pénétrait de plus en plus au Japon, et il a fermé sa fabrique de tatamis. Il a envoyé son fils aîné, mon oncle [l’avant-dernier président], apprendre le repoussage du métal en tant qu’apprenti logé nourri, et il a créé cette entreprise. »

Dans les années qui ont suivi la création de l’entreprise, en 1947, les ouvriers ont perfectionné leur technique du repoussage en fabriquant des ustensiles domestiques tels que casseroles, poêles à frire et bouilloires. C’est en apprenant ainsi leur métier qu’ils sont peu à peu devenus capables de s’attaquer à des formes hors normes.


Kitajima Takahiro, le directeur général, parle de la fierté du professionnel.

« Mon père [le précédent président] était le genre d’homme qui ne dit jamais “on n’est pas capables de faire ça”. À chaque fois qu’un de ses clients avait besoin d’une forme difficile que les autres ateliers avaient refusé de prendre, mon père disait “très bien, voyons ce qu’on peut faire”. Il est arrivé bien des fois qu’il modifie ses équipements rien que pour répondre à la demande particulière d’un client. Il ne refusait jamais le défi d’un travail nouveau et il traitait toutes sortes de métaux et de formes. Je crois que notre expertise actuelle est le fruit de ses efforts. »

Désormais, l’entreprise a fait l’acquisition de machines a repousser automatiques pour les besoins de la production en séries, et l’époque où le repoussage du métal était exécuté exclusivement par des hommes de métier est révolue. Toutefois, la production à la main en petites quantités, pour répondre à des commandes de 100 à 200 pièces, reste la méthode la plus efficace en termes de rentabilité. Le travail à la main effectué par des professionnels offre en fait plus de précision que les machines, ce qui permet à l’entreprise de produire des formes complexes pour répondre aux besoins de ses clients.

« Les gens disent que nos produits sont plus chers que ceux d’autres entreprises, mais c’est parce que nous avons une confiance absolue dans nos mains d’ouvriers », affirme Kitajima Takahiro. « Nous ne voulons pas brader notre expertise. » Ainsi s’exprime la fierté d’un atelier urbain, appuyée sur son excellence dans le domaine de la technologie.

(Original en japonais écrit par Hotehama Nami, écrivain indépendante. Photographies de Ôkubo Keizô.)

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  • [24.11.2011]
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