Série Entreprises made in Nippon
Produire un son qui fasse vibrer le cœur des Japonais
Oigo Seisakusho, fondeur de cloches de temples
[04.10.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Cette fonderie de cloches créée il y a plus de deux siècles fabrique et commercialise des cloches de temples, des statues bouddhiques, etc.. La société contrôle 70 % du marché des cloches de temples produites au Japon aujourd'hui. Avec ses 25 employés, elle poursuit sans relâche l'objectif de fabriquer des cloches qui sachent faire vibrer le cœur des Japonais.

Le son imposant des cloches de temples évoque le principe bouddhiste de l’impermanence

Le showroom d’Oigo Seisakusho où sont présentés les produits de la société ressemble à une salle de musée.

A l’origine, une cloche de temple bouddhiste japonais doit exprimer par la grandeur de son son les mérites du Bouddha. Lorsque la cloche est frappée par le battant extérieur, une barre de bois, elle produit un son grave qui dure longtemps. Les cloches qui servent parfois à donner l’heure annoncent la fin et le début de l’année. A la différence de celles des églises occidentales, au son desquelles ceux qui les entendent associent la prière ou l’action de grâce, c’est-à-dire l’espoir ou la joie, le son grave des cloches de temples apaisent le cœur des Japonais.

Oigo Seisakusho, une société anonyme basée dans la ville de Takaoka, préfecture de Toyama, est aujourd’hui le premier fondeur de celles-ci. A l’époque d’Edo (1603-1967), le clan de Kaga protégeait cette activité et la ville abrite encore aujourd’hui de nombreux fondeurs de cloches. C’est ainsi que le fondateur d’Oigo Seisakusho a lancé son entreprise.

La Cloche de la paix à Hiroshima (avec l’aimable autorisation de Oigo Seisakusho)

A ce jour, la société a fourni plus de 20 000 cloches aux temples japonais, c’est-à-dire 70 % des cloches utilisées au Japon aujourd’hui. Elle compte parmi ses clients des temples très anciens et très connus, dont le Nishi Honganji et le Sanjûsangendô à Kyoto, et dans la région du Kantô, deux des temples les plus importants, Naritasan Shinshôji, dans la ville de Narita, et Ikegami Honmonji à Tokyo. La Cloche de la paix de Hiroshima sort aussi de ses ateliers.

Ce serait après l’introduction du bouddhisme au Japon, pendant la période Asuka (du milieu du VIe siècle à 710), qu’auraient été fondues les premières cloches de temple. Leur nombre a crû à travers les siècles, et c’est à l’époque d’Edo qu’elles ont été les plus nombreuses et que leurs caractéristiques ont été fixées. Au Japon, plus la réverbération d’une cloche est longue, meilleure elle est. Cet objectif n’est pas recherché par les cloches de temples chinoises ou coréennes. Les premières lignes du Dit des Heike, un des classiques de la littérature japonaise, « Du monastère de Gion le son de la cloche, de l’impermanence de toutes choses est la résonance », font comprendre à quel point le son de la cloche évoque le principe bouddhiste de l’impermanence.

Comment les cloches ont évolué pour satisfaire les Japonais

« La sonorité d’une cloche est déterminé par plusieurs choses : sa forme, l’équilibre de sa paroi, la composition de son airain, la température à laquelle elle a été coulée, le bois utilisé pour son battant externe, ou encore l’emplacement du temple. Une cloche japonaise produit un timbre grave, qui doit avoir la réverbération la plus longue possible. Le wabi et le sabi sont des valeurs importantes pour les Japonais, et le son des cloches les reflètent. Ce timbre particulier est ce qui compte le plus pour notre fonderie », explique Motoi Hideharu, directeur général d’Oigo Seisakusho.

Il a été établi scientifiquement ces dernières années que le bruit « en 1/f  », une des composantes de la résonance des cloches japonaises, a un effet relaxant sur notre corps. Ceci est particulièrement intéressant. « Nous savons à présent que c’est un bruit apaisant, comme l’est le murmure d’un ruisseau ou le gazouillis d’un oiseau. Ce n’est donc pas un hasard si l’on éprouve un sentiment de sérénité quand on entend le son d’une cloche japonaise », continue M. Motoi.

Coulée d’une cloche avec de l’airain en fusion.

Plus le diamètre d’une cloche (sa « bouche ») est large, plus son timbre est grave, et inversement. Si elle est trop fine, elle se brisera, et Oigo Seisakusho fabrique chaque cloche suivant le cahier de charge de chaque temple. Tout commence avec la fabrication du moule en sable et en argile. Puis le cuivre et l’étain sont portés en fusion et le métal en fusion est coulé dans le moule. Lorsque le moule a refroidi, on le casse et on sort la cloche qui est peinte en noire avant de parvenir à la finition.

Des artisans polissant à la main une cloche qui vient de sortir du moule. A l’arrière plan, on voit un statue de bouddha en fabrication.

Chaque cloche est un objet unique. Sa fabrication est un vrai travail artisanal. La technologie campanaire n’a cessé d’évoluer depuis l’époque de Nara (710-194) afin de parvenir à la réverbération et au bourdonnement recherchés. Les campanistes choisissent avec un soin particulier le sable granitique qu’ils utiliseront pour le moule. Cela explique que la fabrication d’une cloche prenne au moins trois ou quatre mois. Oigo Seisakusho est aussi capable de fabriquer de très grosses cloches, comme celle de 25 tonnes qu’elle a coulée pour le monastère de la Montagne du Tambour du Dharma (Fagushan) à Taipei, mais aussi la plus grosse du Japon (48 tonnes), pour le temple Muryôjuji situé à Katô, dans la préfecture de Hyôgo. Oigo est assurément une entreprise qui sait se distinguer.

À gauche, la cloche de 25 tonnes du monastère de la Montagne du Tambour du Dharma (Fagushan) à Taipei, et à droite celle de 48 tonnes livrée à Muryôjuji situé dans la ville de Katô, préfecture de Hyôgo. (avec l’aimable autorisation de Oigo Seisakusho)

Une croissance portée par la forte demande de l’après-guerre

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, toutes les cloches des temples furent réquisitionnées pour servir à fabriquer des armes, et beaucoup ne revinrent pas. La demande de l’après-guerre fut par conséquent très forte. Il suffit de savoir qu’un demi-siècle après la défaite, leur nombre avait retrouvé le niveau de l’époque d’Edo pour comprendre que le secteur a connu un boom sans précédent.

C’est pendant ces années qu’Oigo Seisakusho a fabriqué des cloches qui sont devenues un modèle dans leur domaine. La société a été la première fonderie de cloches à mécaniser sa production qui était jusqu’alors entièrement manuelle. Cela lui a permis de répondre à la demande et d’augmenter sa part de marché.

Travailler dans un domaine où chaque produit est unique n’est cependant pas aisé. Deux des concurrents d’Oigo ont jeté l’éponge ces dernières années, et il ne reste au Japon que cinq fondeurs de cloches. A l’époque de la forte demande, la société produisait environ deux cents cloches par an ; aujourd’hui, ce chiffre est tombé à une quarantaine.

Une cloche coûte le même prix qu’une automobile haut de gamme

C’est avec cette comparaison hardie que M. Motoi aborde le sujet du prix des cloches, qui se situe dans une fourchette de quatre à cinq millions de yens. A la différence d’une voiture, une cloche est quasi-éternelle, puisque selon l’ancien directeur général, sa durée de vie est de mille ans, à condition qu’elle soit utilisée avec précaution. La plus vieille cloche de temple existante au Japon aujourd’hui se trouve dans le temple Myôshinji à Kyoto. Elle aurait été coulée en 698 et elle est toujours en service.

Les cloches contribuent pour environ un tiers du chiffre d’affaires annuel d’Oigo Seisakusho, qui est aujourd’hui de quatre à cinq cents millions de yens. Le reste provient de la vente de statues bouddhiques, d’objets du culte, ainsi que de monuments ou de structures métalliques pour les temples, que l’entreprise réalise grâce à son expertise en fonderie.

La demande pour les cloches est loin d’être inexistante. Pour la société, chaque fois qu’un temple décide de reconstruire son bâtiment principal, ou de rénover celui qui abrite la cloche ou la cloche elle-même, c’est une occasion de conquérir un nouveau marché. « Les cloches que nous avons fabriquées pour les autres temples sont notre showroom. Et il arrive souvent que des clients potentiels nous contactent après avoir entendu nos cloches… » explique M. Motoi. Le bouche-à-bouche joue un rôle important, et celui d’Internet commence à devenir plus considérable.

Les ventes à l’international fonctionnent de la même manière. L’été dernier, Oigo Seisakusho a reçu un groupe taïwanais d’une dizaine de personnes. La politique économique de M. Abe a fait baisser le yen, et ainsi le prix des cloches de temples made in Japan, un développement inattendu. Bien que l’entreprise ne mène pas une politique agressive à l’international, elle a déjà vendu des cloches en Chine, au Brésil, en Australie ou encore en Nouvelle-Zélande.

Une cloche qui sonne pour le repos des âmes des victimes du 11 mars 2011

Après le tremblement de terre, Oigo Seisakusho a fabriqué une « Cloche de la renaissance » commandée par une association de la ville de Kamaishi dans la préfecture d’Iwate. Elle a la même taille que la Cloche de la paix de Hiroshima. En mars dernier, une autre cloche du souvenir fabriquée par Oigo Seisakusho a été installée dans la ville d’Ôfunato, préfecture d’Iwate, en bord de mer. Elle retentit tous les jours à 14h46, heure du séisme.

À droite, la « Cloche de la renaissance » de Kamaishi, et à gauche, celle du souvenir à Ôfunato. (avec l’aimable autorisation de Oigo Seisakusho)

Pour M. Motoi qui a longtemps travaillé dans la fonderie aux côtés du PDG, il n’y a pas de plus beau compliment que lorsqu’un client qui vient d’entendre sonner une cloche pour la première fois lui dit qu’elle a un beau timbre. Fière de sa longue histoire et du savoir accumulée depuis des générations, Oigo Seisakusho est cependant résolument orientée vers l’avenir.

Informations sur l’entreprise
Nom de la société : Oigo Seisakusho Co., Ltd.
Addresse : 47-1 Toidesakaemachi, Takaoka, 939-1118 Toyama Prefecture, Japon
Représentant : Oigo Shûhei, PDG
Activité : fabrication et vente des cloches de temples, des statues bouddhiques, des objets du culte, des bassins pour ablutions et des lanternes.
Capitalisation : 12,5 millions de yens
Effectifs : 25 employés
Site internet (japonais) : http://www.toyama-smenet.or.jp/~oigo/

Reportage et photographies de Harada Kazuyoshi (nippon.com)

  • [04.10.2013]
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