Série Compte rendu de colloques
Couverture médiatique et gestion des risques après le 11 mars 2011 (2ème partie)
Débats sur le rôle des médias et la gestion des risques
[12.03.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 |

Le symposium « Couverture médiatique et gestion des risques après le 11 mars 2011 » qui s’est tenu le 22 Octobre 2011 à l’occasion du lancemement de nippon.com, des panels d’experts japonais et étrangers ont mené les débats autour de questions portant sur l’information médiatisée et la gestion des risques à la suite de la catastrophe du 11 mars 2011.

L’intervention de Bill Emmott, économiste et ancien rédacteur en chef de The Economist, a été suivie par deux tables rondes. La première s’est intéressée à la question du traitement du Japon dans les médias après le 11 mars 2011, la seconde à la gestion des risques. Voici un résumé des points principaux :

Kondô Motohiro

 

Table ronde 1 : Traitement du Japon dans les médias après le 11 mars 2011
Modérateur : Kondô Motohiro, ancien rédacteur en chef de Chûô Kôron

Les médias japonais ont-ils caché les faits ?

Aono Yuri, Rédactrice en charge des sujets scientifiques, Mainichi Shinbun :

Aono Yuri

Aono a nié que les médias japonais aient délibérément retenu des informations. Elle a déclaré que les principeaux obstacles à l’information avaient été la difficulté d’accès des informations ainsi que la versatilité des informations en provenance de TEPCO et du gouvernement. Dans certains cas, la Commission de sécurité nucléaire n’a pas répondu aux demandes de commentaires formulées par la presse. Les medias japonais ont donc pris leurs informations auprès de sources alternatives, mais dans un contexte où il n’existait pas de consensus sur les faits, les médias ont eu tendance à donner la priorité à l’interprétation « officielle » dans les principaux reportages.

Le gouvernement a fait un usage fréquent de l’expression : [le niveau de radioactivité] « ne pose aucun risque immédiat pour la santé », tout en omettant de divulguer des chiffres sur le long terme pour un faible niveau d’exposition. Il y a toujours confusion sur les niveaux supposés sûrs, et il n’existe aucun consensus parmi les scientifiques sur cette question. Cela rend difficile la tâche des médias de rendre compte de façon précise et fiable.

Il y a un souci avec l’image du Japon à l’étranger

Kato Yuko, éditrice et traductrice, goo.ne.jp

Travail de Kato consiste à analyser et commenter les médias étrangers. Elle a commencé par souligner le grand intérêt que de nombreux Japonais portent à la façon dont leur pays est considéré au niveau international. L’approche prudente des chiffres du gouvernement japonais et des principaux médias japonais a conduit à soupçonner que les autorités cachaient des choses au public. Ces facteurs ont amené certaines personnes à penser que seuls les médias étrangers disaient l’entière vérité.

Kato Yuko

Une partie de la couverture médiatique étrangère des suites immédiates de la catastrophe a été entachée de recensions hystériques et sensationnalistes. L’autorité de certains « experts » a entraîné la publication de points de vue qui n’étaient pas toujours clairs ou directement pertinents. Mais maintenant que l’attention des journalistes vedettes et des journaux à sensation s’est déplacée vers d’autres parties du monde, Kato a dit que les journalistes étrangers qui sont restés au Japon fournissent une couverture de bonne qualité et en profondeur de la situation dans le Tôhoku.

Les médias étrangers ont-ils surréagi ?

Christoph Neidhart, chef du bureau, Süddeutsche Zeitung

Neidhart a commencé en considérant que certaines recensions qui ont fait état d’un « exode » étaient exagérées. Des nombreuses personnes qui avaient fui Tokyo, toutes n’étaient pas des étrangers paniqués. Les gens oublient vite à quel point la situation était mauvaise, dit-il.

Christoph Neidhart

Au Japon, les gens ont interprété l’information « pas de risque immédiat » comme signifiant « pas de risque ». En Allemagne, la tendance a été d’interpréter cette information comme une suggestion qu’il existait un risque à plus long terme. Et en effet, a suggéré Neidhart, les enfants dans les zones concernées commencent déjà à montrer des signes de troubles de la thyroïde. Neidhart a affirmé que certaines parties des médias japonais avaient minimisé les risques parce que des contrats de publicité lucratifs les liaient à TEPCO.

D’un autre côté, Neidhart a fait l’éloge de la décision de la NHK de donner l’antenne à micro ouvert aux maires des villes et villages du Tôhoku, ce qui, à son avis, a été aussi une admirable démonstration de la liberté de la presse. Il a dit qu’une grande partie de l’information qui avait été publiée dans la presse étrangère provenait de la presse japonaise, à la différence que les médias japonais avaient eu tendance à confiner cette information dans les dernières pages, au lieu de la faire figurer en première page.

Il a insisté sur ce qu’il a appelé la mythification : « Si vous répétez un nombre suffisant de fois “le nucléaire est sans danger”, les gens vont finir par y croire ». En fait, la moitié de tous les accidents – généralement bénins – qui sont survenus dans des installations nucléaires se sont produits au Japon. Loin de gérer cette débâcle de façon significative, le gouvernement a soutenu les tentatives de TEPCO d’exporter la technologie nucléaire japonaise au Vietnam. Il a déclaré que si des « rumeurs sans fondements » avaient écorné la réputation du Japon, la faute en incombait pour la majeure part au gouvernement japonais et à TEPCO, puisque ce sont leurs rapports incompétents et trompeurs qui ont en première place été à l’origine de ces rumeurs.

Dans l’assistance, Paul Blustein, un membre non-résident de la Brookings Institution et Visiteur Senior pour le Centre for International Governance, a pris la parole et a dit que les médias avaient « scandaleusement échoué » à remplir les principes que Bill Emmott avait décrits. Bien qu’il n’y ait eu que peu d’erreurs factuelles dans les médias de langue anglaise, l’impression générale a tout de même été que tout l’archipel était en danger, a-t-il dit. Il y avait pression sur les journalistes pour obtenir l’histoire la plus sensationnelle possible, ce qui avait conduit à des déclarations hystériques et disproportionnées.

Andrew Horvat

 

Table ronde 2 : La gestion de crise après le 11 Mars 2011 : gouvernement, industrie, particuliers.
Modérateur : Andrew Horvat, directeur du Stanford Japan Center et professeur adjoint à l’université Meikai

Les problèmes de gestion de crise pour les entreprises japonaises

Eriguchi Takashi, Directeur, Tokio Marine & Nichido Risk Consulting Co., Ltd

L’image du Japon frappé par des catastrophes naturelles s’est imprimée au fer rouge dans la mémoire collective du monde, a déclaré Eriguchi. La catastrophe a souligné aux yeux des actionnaires étrangers à quel point le Japon faisait face à des risques importants.

Eriguchi Takashi

Le séisme a provoqué de graves problèmes en perturbant les chaînes d’approvisionnement, ce qui a causé des pertes importantes aux entreprises étrangères aussi bien que japonaises. Les compagnies, où qu’elles soient localisées au Japon, vont à présent devoir expliquer les mesures qu’elles mettent en œuvre en cas de catastrophe similaire dans l’avenir.

Le tremblement de terre lui-même a été une cause majeure de perturbations dans la chaîne d’approvisionnement. Des usines situées loin dans les terres, alors même que l’intensité sismique n’a pas dépassé les niveaux sensés prévus, ont subi d’importants dégâts.

Sauvegarder les vies est la priorité absolue en cas de catastrophe, et de meilleures mesures sont nécessaires pour mettre les employés à l’abri.

William Sposato, vice-chef du bureau, Tokyo Dow Jones Newswires / Le Wall Street Journal

Sposato a dit que c’était l’une des histoires les plus complexes qu’il lui avait été donné d’expérimenter. Seuls de très rares journalistes maîtrisaient ces questions avant la catastrophe.

William Sposato

Il a dit que les entreprises japonaises avaient eu tendance à considérer la gestion de crise et la communication d’informations comme deux choses distinctes. L’une des leçons de la récente catastrophe est qu’au contraire les deux doivent se produire en parallèle.

Éviter tout sensationnalisme est devenu particulièrement difficile, dit-il, quand certains des scénarios rejetés comme « sans fondement » dans les premiers stades de la catastrophe se sont par la suite avéré vrais.

Une grande partie de l’information publiée par les médias et les experts a été source de confusion. À ce jour, personne n’est capable de dire quel ordre de grandeur de becquerels par mètre carré est sans danger.

Pourquoi des normes n’étaient-elles pas en place? L’une des raisons, il a suggéré, est que TEPCO avait peur de donner à penser que le nucléaire n’était pas entièrement sûr s’il se préparait ouvertement à une catastrophe.

La performance du Premier Ministre Kan et la réponse du gouvernement japonais

Jeff Kingston, professeur d’études asiatiques, Université Temple Japan

Kingston a défendu l’action du Premier ministre Naoto Kan, qui a démissionné en Août, après avoir été « malmené pendant cinq mois par une meute qui voulait sa peau ». À vrai dire, a dit Kingston, le Premier Ministre Kan a relativement bien fait son boulot. Il a réagi rapidement en envoyant les Forces d’autodéfense et en acceptant les offres d’aide de l’étranger, ce qui a contrasté avec la réponse maladroite du gouvernement japonais lors du tremblement de terre de Kobe en 1995.

Jeff Kingston

Pour Kingston, M. Kan a eu son « heure héroïque », lorsque TEPCO a voulu évacuer la centrale sinistrée et qu’il a insisté pour qu’ils restent sur place pour trouver une solution. La politique de Kan était appréciée, mais l’homme n’avait bénéficié d’aucun soutien et s’était retrouvé sur la liste des hommes à abattre du « village nucléaire ».

Malgré cela, il avait sacrifié sa position pour faire passer la législation sur les énergies renouvelables. La situation n’aurait certainement pas été mieux gérée si le PLD avait été au pouvoir. Le PLD a joué une politique politicienne en appelant à un vote de défiance à un moment de crise nationale, alors que 100 000 personnes étaient toujours sans abri.

Taniguchi Tomohiko, ancien vice-secrétaire de presse pour le ministère des Affaires étrangères

Taniguchi s’est trouvé en désaccord avec cette appréciation positive de l’action du Premier Ministre Kan. Dans une crise d’une telle ampleur, le Premier Ministre ne peut pas se contenter d’être seulement un commandant en chef, il doit être « un chef de tout ». M. Kan n’a pas réussi à assumer ses responsabilités en faisant jouer la législation d’urgence à sa disposition.

Taniguchi Tomohiko

Taniguchi a dit que la façon de penser sans souplesse de M. Kan et son manque d’imagination avaient été à l’origine de la piètre performance du gouvernement. Il a été d’avis que le gouvernement avait besoin d’un espace de jeu, où des experts pourraient « sortir des sentiers battus ». Il a fait apparaître le contraste qui existait entre le manque d’imagination dans l’élaboration des politiques dont faisaient preuve le gouvernement japonais, et le système « d’écriture de scénarios » mis en place au Royaume-Uni et dans un certain nombre d’autres pays, qui encourage les gens à exprimer leur opinion et à trouver des réponses imaginatives à des situations virtuelles de crise.

Un public satisfait

S’exprimant à l’issue du colloque, Richard J. Samuels, professeur de sciences politiques à Ford International au MIT et directeur du programme MIT Japon, a dit qu’il avait été impressionné par la façon dont ce colloque avait contribué à définir les problèmes du Japon dans un contexte plus large. Il a dit : « Les intervenants ont non seulement mis en relief quelques-unes des questions essentielles de la problématique du 3/11 et de la réponse du gouvernement, mais également les différences entre les gens ». « Bien souvent, les gens débattent de ces questions comme si le Japon était un cas isolé, ce qu’évidemment il n’est pas. Je crois que Bill Emmott a été formidable quand il a remis les choses dans leur contexte en disant : “il existe un modèle générique, et le 3/11 a suivi ce modèle”. Je pense que cela a été une révélation pour beaucoup d’entre nous. »

« J’ai beaucoup appris sur la façon dont les médias japonais et étrangers ont réagi à la catastrophe », a déclaré Takashima Hatsuhisa, ex-analyste de la NHK et secrétaire de presse au ministère des Affaires étrangères. « Je pense que les médias japonais ont besoin de réfléchir sur les erreurs que nous avons commises ».

Un colloque semblable sur les questions énergétiques est prévu en 2012, pour marquer le premier anniversaire de la catastrophe.

Photographies de Nagasaka Yoshiki.

  • [12.03.2012]
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