Série L’avenir du cinéma japonais
Le retour en force du cinéma japonais sur les écrans de l’Archipel

Ishiyama Shin’ichirô [Profil]

[26.07.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Pendant 30 ans, le public japonais a montré une nette préférence pour les films étrangers par rapport à ceux produits au Japon. Mais depuis quelques années, la tendance est en train de s’inverser et on assiste à un retour en force du cinéma japonais dans son propre pays. Faut-il interpréter ce phénomène comme une renaissance du septième art japonais ou bien comme une prise de distance par rapport aux films occidentaux ? C’est la question à laquelle le critique de cinéma Ishiyama Shin’ichirô tente de répondre dans les lignes qui suivent.

Le retour en force du cinéma japonais

Au début des années 1970, le public japonais a commencé à s’intéresser davantage aux films étrangers qu’à ceux produits au Japon. Cette tendance s’est confirmée pendant près d’un demi-siècle comme le montrent les statistiques établies depuis 1955 par l’Association des producteurs de cinéma du Japon (APCJ). D’après cette association, les films réalisés au Japon ont constitué jusqu’à 78 % du marché du cinéma de l’Archipel entre 1955 et 1965, c’est-à dire durant la période considérée comme l’âge d’or du cinéma japonais. Mais à partir des années 1970, cette proportion a diminué de façon régulière et atteint son niveau le plus bas en 2002, au moment de l’éclatement de la bulle économique, avec un pourcentage de 27,1 % (Figure 1).

Toutefois à partir de 2006, la tendance s’est inversée et depuis, le cinéma japonais a une plus large audience que celui des autres pays. Les derniers chiffres, qui portent sur l’année 2012 indiquent que les films japonais comptent pour 65,7 % du marché intérieur du cinéma, soit près du double des films étrangers (34,3 %). Cela faisait près de quarante ans que la proportion de films japonais n’avait pas atteint le seuil des 60 % (Figure 1).

D’après les chiffres fournis par l’APCJ, le nombre de films qui sont sortis sur les écrans japonais en 2012 est de 983, un chiffre nettement supérieur à celui de l’année précédente (Tableau 1). La progression est particulièrement remarquable en ce qui concerne les films japonais, qui se détachent nettement de ceux venus de l’étranger. Les recettes des films japonais au box office ont augmenté de 28,8 % par rapport à l’année précédente alors que celles des films étrangers projetés au Japon diminuaient de 17,9 %.

Tableau 1 : Le cinéma japonais en 2012

  2012 Évolution par rapport à 2011 2011
Nombre de spectateurs 155 159 000 107,2% 144 726 000
Recettes box office (en yens) Total 195,190 milliards 107,7% 181, 197 milliards
Films japonais 128,181 milliards 128,8% 99,531 milliards
Films occidentaux 67,009 milliards 82,1% 81,666 milliards
Nombre de films Total 983 123,03% 799
Films japonais 554 125,62% 441
Films occidentaux 429 119,83% 358

Source: Association des producteurs de cinéma du Japon (APCJ)

Le manque de consistance du cinéma américain

En 2012, la proportion des films japonais dans le marché du cinéma de l’Archipel (65,7 %) a augmenté de dix points de pourcentage par rapport à l’année précédente (54,9 %, voir Figure 1). Cette progression remarquable s’explique non seulement par la vigueur du cinéma japonais mais aussi par le déclin du cinéma occidental.

Les deux films étrangers qui ont fait les plus grosses recettes en 2012 sont Mission impossible : Protocole fantôme et Resident Evil V: Retribution (Tableau 2). Ces deux œuvres sont des « suites » tout comme les deux films classés respectivement quatrième et cinquième en 2012. On peut donc dire que ces films ont été produits parce qu’ils s’inscrivaient dans la « voie de la sécurité » c’est-à-dire qu’ils étaient pratiquement assurés d’avoir un très large public. Avengers, qui arrive en troisième position, relate quant à lui les aventures de super héros qui sont d’abord apparus dans une bande dessinée publiée par la maison d’édition américaine Marvel. Mais ce type de film, qui n’a de remarquable que la qualité de ses effets spéciaux, ne semble pas promis à un grand avenir.

Tableau 2 : Les cinq plus grands succès du box office en 2012 (cinéma occidental)

Classement   Date de sortie Titre du film Recettes box office (en yens) Distributeur
1 décembre 2011 Mission impossible : Protocole fantôme 5,38 milliards Paramount Pictures
2 septembre 2012 Resident Evil: Retribution 3,81 milliards Sony Pictures
3 août 2012 Avengers 3,61 milliards Walt Disney Studios
4 juin 2012 Amazing Spider-Man 3,16 milliards Sony Pictures
5 mai 2012 Men in Black 3 3,13 milliards Tôhô-Tôwa

Les films qui sont arrivés en tête du box office en 2012 manquaient de consistance comme la plupart des réalisations récentes d’Hollywood. On est loin de Titanic, qui a été tourné en 1998 par le cinéaste de génie James Cameron et a fait 26,2 milliards de yens de recettes au Japon, un record absolu pour un film étranger. Le réalisateur canadien a utilisé de façon magistrale les effets spéciaux les plus sophistiqués de son époque pour relater l’épopée tragique d’un paquebot avec une histoire d’amour qui rappelle par bien des côtés celle de Roméo et Juliette de Shakespeare.

A l’heure actuelle, il n’y a pratiquement plus de films de cette qualité. Les séries comme Harry Potter ou Pirates des Caraïbes, qui ont conquis les spectateurs comme on pouvait s’y attendre, touchent à leur fin.

Tabeleau 3 : Les trois plus gros succès de l’histoire du cinéma au Japon

Classement Année de sortie Titre du film Recettes au box office (en yens) Distributeur
1 2001 Le Voyage de Chihiro 30,4 milliards Tôhô Co., Ltd.
2 1998 Titanic 26,2 milliards Twentieth Century Fox Film Corporation
3 2001 Harry Potter et la pierre philosophale 20,3 milliards Warner Bros. Entertainment Inc.

 

Une collaboration accrue entre les studios de cinéma et les chaînes de télévision du Japon

Le cinéma japonais, en revanche, a vu ses recettes augmenter. Les trois films qui ont eu le plus de succès en 2012 sont, dans l’ordre, Limit of Love: Umizaru, Thermae Romae et Odoru daisôsasen : The Final. Ils ont tous été produits par Fuji Television et distribués par Tôhô Company (Tableau 4).

Tableau 4 : Les cinq plus grands succès du cinéma japonais en 2012

Classement Date de sortie Titre du film Recettes au box office (en yens) Distributeur
1 juillet 2012 Limit of Love: Umizaru 73,3 Tôhô Co., Ltd.
2 avril 2012 Thermae Romae 59,8 Tôhô Co., Ltd.
3 septembre 2012 Odoru daisôsasen : The Final 59,7 Tôhô Co., Ltd.
4 novembre 2012 Evangelion: 3.0 You Can(Not) Redo 53,0 T-Joy & Khara
5 juillet 2012 Les Enfants loups Ame et Yuki 42,2 Tôhô Co., Ltd.

Limit of Love: Umizaru

Thermae Romae

Odoru daisôsasen : The Final

Le retour en force des films japonais que l’on observe depuis quelques temps semble s’expliquer en partie par une collaboration de plus en plus étroite entre les distributeurs et les chaînes de télévision de l’Archipel. D’après un des directeurs de la planification des studios Tôhô, « Grâce aux efforts des chaînes de télévision, des maisons d’édition et des agences de publicité, on a investi davantage dans le cinéma japonais. Tant et si bien que nous sommes en mesure de produire le genre de films que le public japonais a envie de voir. Les projets correspondent de plus en plus aux centres d’intérêts des spectateurs. Les investissements conjoints des chaînes de télévision et des éditeurs permettent par ailleurs de faire une meilleure promotion des films, ce qui joue un rôle essentiel dans leur succès au box office. »

La collaboration entre les studios de cinéma et les chaînes de télévision ne se limite pas à de simples adaptations de feuilletons populaires de la télévision au grand écran. Elle a également abouti à de nouveaux projets ambitieux soigneusement planifiés. Ce partenariat a rendu possible la réalisation d’œuvres historiques et de films de science fiction jugés jusque-là trop coûteux.

Quoi qu’il en soit, les films étrangers pourraient eux aussi connaître un renouveau dans l’Archipel, à en juger par le succès d’œuvres comme Les Misérables ou L’Odyssée de Pi en 2013. Et si c’est le cas, les spectateurs japonais ont toutes les raisons de se réjouir.

(D’après un original écrit en japonais en avril 2013)

  • [26.07.2013]

Né à Tokyo en 1949. Critique de cinéma et journaliste. Membre du Japan Film Pen Club. A commencé à travailler pour le groupe Sankei Shimbun en 1972 où il a été responsable du secteur du cinéma, de la musique et de la télévision pour les journaux Sankei Sports et Yûkan Fuji. A régulièrement couvert des festivals de cinéma au Japon et à l’étranger, en particulier du Festival de Cannes.              

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