Série L’avenir du cinéma japonais
Tobe ! Dakota : autour du film raconté par…
…le réalisateur, l’actrice principale et le compositeur
[25.10.2013] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Les villageois d’un petit village de l’île de Sado réussissent à faire repartir dans le ciel un avion de transport militaire britannique qui s’était posé en catastrophe sur leur plage. Cette histoire vraie mais très peu connue est devenue un film. Nous avons demandé leurs impressions à Aburatani Seiji, le réalisateur, Higa Manami, l’actrice principale, et Uzaki Ryûdô, l’auteur de la B.O.

Aburatani Seiji

Aburatani SeijiNé en 1954 à Hiroshima. Après avoir été l’assistant de Gosha Hideo et Matsuo Akinori, il fait ses débuts de metteur en scène de séries TV avec Jours de rêve, sur un scénario de Yamada Taichi. Autres titres : La Rose et la Pivoine, Centre de Secours d’Urgence, etc. Tobe ! Dakota est son premier long métrage au cinéma.

Higa Manami

Higa ManamiNée à Okinawa en 1986. Elle fait ses débuts dans Lettre de Niraikanai en 2005. Héroïne de la série TV matinale Dondo Hare (Grand ciel bleu) sur NHK. Elle a ensuite joué dans La loi de Marumo et dans Code Bleu, etc. Avec Tobe ! Dakota, elle a fait sa première apparition sur le grand écran.

Uzaki Ryûdô

Uzaki RyûdôFondateur du groupe Down Town Boogie Woogie Band en 1973. Plusieurs de ses chansons comme Minato no Yôko Yokohama Yokosuka sont des succès phénoménaux. Il a compose un grand nombre de titres avec Agi Yôko pour Yamaguchi Momoe, ainsi que de nombreuses musiques de films. Il a reçu plusieurs prix dont le prestigieux prix de l’Académie du Japon Best Music.

©Comité de production Tobe ! Dakota

Le 15 août 1945, l’empereur Shôwa (Hirohito) annonçait au pays qu’il acceptait les termes de la Déclaration de Potsdam. Comment la population japonaise accepta-t-elle la défaite, à l’époque ?

C’est la question que s’est posé le metteur en scène Aburatani Seiji quand il a découvert cette histoire d’un village entier qui avait apporté son concours pour faire repartir un avion de transport de l’armée britannique en difficulté.

À Sado, j’ai senti que c’était là le vrai caractère des Japonais

Tobe ! Dakota est le premier long métrage de cinéma de Aburatani Seiji

« La guerre n’était terminée que depuis 5 mois quand un appareil britannique de type Dakota effectua un atterrissage forcé sur une plage de l’île de Sado. Parmi les habitants de l’île, plusieurs avaient perdu des proches à la guerre, d’autres n’étaient pas encore revenus. Un avion de l’armée britannique, quelques mois plus tôt, c’était un ennemi. Quels ont été les sentiments des habitants face à cette situation ? Et au-delà de cette question, il y en a une autre : que signifiait avoir perdu la guerre pour les Japonais ? C’est à partir de cette réflexion que j’ai décidé de décrire les sentiments des gens plutôt que de me contenter de faire de cette histoire une anecdote édifiante. »

Seiji Aburatani, le réalisateur du film, est allé sur l’île de Sado faire de nombreux entretiens avec des personnes qui avaient vécu cette époque. Mme Kajii Chiyoko, l’une des personnes qu’il a rencontré à cette occasion, est devenue le modèle de son personnage principal. Le père de Mme Kajii était Hattori Kakutarô, maire du village de Takachi où le Dakota s’est posé en catastrophe, et propriétaire de l’auberge Hattori Ryokan. Mme Kajii avait 20 ans à l’époque, et s’est donc occupé de l’équipage et des militaires britanniques pendant 40 jours dans l’auberge de son père, apprenant un peu d’anglais au passage. Aujourd’hui, elle regarde le passé avec un sourire : « Quand des gens sont en difficulté, c’est bien naturel de les aider ! »

Chiyoko est la première à adresser la parole aux militaires britanniques après leur atterrissage forcé. ©Comité de production Tobe ! Dakota

« La plupart des gens que j’ai rencontrés ont aujourd’hui plus de 80 ans. Au fur et à mesure de nos entretiens, un sentiment très nostalgique est monté en moi. Ce sont des personnes extrêmement gentilles, prévenantes, modestes. Ils nous ont acceptés, toute l’équipe du film, nous qui venions de l’extérieur, et pour nous ils ont accepté de fouiller dans leurs souvenirs. Il se trouve que j’ai moi-même passé mon enfance dans une petite ville de la côte de Setouchi. J’ai retrouvé telles quelles à Sado la culture et la mentalité qu’avaient mes grands-parents ou des oncles et des tantes à l’époque. Tous les Japonais étaient comme eux, autrefois, c’est ce que je me suis dit. Après-guerre, le Japon a changé, sous l’influence de toutes les différentes cultures qui ont été introduites à partir des États-Unis, mais à Sado j’ai retrouvé l’humanité japonaise essentielle, ou si vous préférez la “figure originale” du Japonais. Et je me suis aperçu que je les comprenais très bien, ces gens, qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’ils se portent au secours de gens en difficulté, même s’ils appartenaient à un pays ennemi. »

Chacun possède une expérience personnelle de la guerre

Si la peinture de la « figure originale » du Japonais est l’un des axes du film, un second axe est celui de la pensée de Aburatani Seiji sur la guerre.

« J’ai grandi tout près de l’ancienne Académie navale impériale à Etajima dans la préfecture de Hiroshima. Avant-guerre, tous les petits militaristes en herbe rêvaient d’intégrer l’Académie navale impériale. Ceux qui en sortaient étaient l’élite de la Marine impériale japonaise. Comment ont-ils considéré la défaite ? Je me suis longtemps pausé cette question. L’île de Sado a toujours été un lieu où le niveau de l’éducation était très élevé. Aussi bien sous le système scolaire d’avant-guerre qu’après la réforme de l’enseignement, le lycée de Sado a toujours fait partie des meilleurs du pays. Naturellement, certains des meilleurs élèves ont dû intégrer ensuite l’Académie navale impériale. Et je suppose que toute famille qui avait un fils reçu à l’Académie devait en être très fière. C’est avec cette idée que j’ai imaginé mon scénario : Un jeune homme, fier officier, qui se serait battu “pour la patrie”, mais aurait été blessé, ce qui ne lui aurait pas permis de mourir au champ d’honneur comme il en rêvait. Et voilà que la guerre se termine par la défaite. Quel est son état d’esprit ? Ce n’est pas une histoire vraie, mais pour moi, ce n’est pas une fiction non plus. »

(À gauche) Lors d’une projection du film à Niigata. (À droite) Ishii Rika, interprète de la chanson du film « Homesick Lullaby ».

On pouvait imaginer un homme ayant perdu un fils à la guerre et qui ne pouvait pas accepter la présence de ces militaires ennemis. On pouvait imaginer une mère qui attend le retour de son fils, et qui se met à la place de la mère d’un de ces soldats ennemis qui doit attendre le retour du sien. Ces différentes « non-fictions » se sont tissées les unes aux autres dans l’esprit de Aburatani Seiji, et ont fini par former le scénario de Tobe ! Dakota.

« Quand on veut dépeindre un personnage de façon concrète, ce qui est important, c’est de montrer où il habite, ce qu’il mange, les expériences qu’il a fait. Dans ce film, il y a des dizaines de personnages, chacun possède une expérience différente de la guerre, il était justement capital de les dépeindre de façon concrète. Je pense que quelque chose qui a beaucoup servi le film, c’est que comme toute l’équipe était logée sur place pendant la durée du tournage, les acteurs ont eu le temps de se promener sur l’île et de s’imprégner de l’atmosphère du lieu pour construire leur rôle. Chacun a pu vivre dans la peau de son personnage. »

Quand on se découvre le courage d’accepter « l’ennemi »

Higa Manami : «Je suis heureuse d’avoir rencontré ce rôle qui condense les beaux côté du Japon sur mon chemin »

Higa Manami est admirable dans le rôle de Morimoto Chiyoko pour Tobe ! Dakota.

« J’ai senti une grande responsabilité à interpréter ce personnage dans un film qui avait l’ambition de porter à l’écran une histoire que les habitants de Sado se transmettent depuis des décennies comme une histoire précieuse. J’ai ressenti un doute : serai-je vraiment capable d’interpréter ce grand rôle, d’être au meilleur de moi-même pour que le film soit une vraie réussite ? Et maintenant que c’est fait, je me dis que ce que j’ai appris, c’est qu’avoir la force d’entraîner tout le monde derrière soi est important pour interpréter un rôle principal comme celui-ci, mais qu’il n’y a pas besoin de le faire dans l’arbitraire. De la même façon que les habitants de Sado, tous unis, ont réussi à faire s’envoler le Dakota, si toute l’équipe s’unit positivement dans un projet, quelque chose de bien en sort. C’est une expérience magnifique et je suis très heureuse d’avoir rencontré ce rôle. »

Higa, originaire d’Okinawa, a tenu à apprendre le parler de Sado.

« Je suis née dans une île moi aussi, je comprends les sentiments des habitants de cette île. Même si je n’étais pas très douée pour prononcer le patois de Sado, tout le monde était heureux de me voir faire des efforts. C’est sûr que si un film raconte un événement très particulier de votre île, mais que les acteurs parlent le japonais standard comme à l’école, vous trouverez ça un peu triste, c’est normal. C’est pour exprimer mon respect envers eux que je me suis efforcée d’exprimer leur réalité avec leur façon de parler. Enfin, ça c’était les bonnes résolutions, puis j’ai reçu un enregistrement du patois de Sado pour me familiariser, et là j’ai regretté ! C’était trop difficile à apprendre (rires) ! C’est quelqu’un qui m’a donné des cours bénévolement qui m’a appris le patois. Le résultat n’est pas parfait à 100%, mais j’espère que vous apprécierez l’effort ! »

Quand Higa a rencontré Mme Kajii Chiyoko, qui a fortement inspiré son personnage, elle a été très frappée de la force féminine qui respirait à travers sa douceur apparente.

« Je me suis demandée quelle réaction j’aurais moi-même, face à des gens dont je ne saurais dire avec certitude s’il s’agit d’amis ou d’ennemis. Le courage que cela demandait m’a réellement étonnée. Et évidemment, la peur devait être égale du côté des soldats britanniques. Mais je pense que le rapprochement s’est fait réciproquement, malgré la peur. Cela m’a fait retrouver la conscience que les Japonais possédaient depuis longtemps cette éthique que l’on doit aider les gens en difficulté. C’est ce qu’il y a de beau dans l’éthique japonaise, cette importance accordée au “lien d’humanité” entre individus, au-delà des différences. »

L’époque où on pouvait vivre spontanément comme japonais

Pendant l’enregistrement de la B.O. avec le chœur de Sado, Uzaki Ryûdô dit avoir senti « l’odeur de Sado dans leur voix. C’est leur participation qui fait tout le cachet de la chanson du film ».

À la lecture du scénario, c’est une berceuse irlandaise qui est venue à l’esprit de Uzaki Ryûdô, le compositeur de la musique du film.

« Il me fallait une mélodie qui exprime à la fois les sentiments des villageois et des soldats britanniques qui venaient d’effectuer un atterrissage forcé. Quand j’ai pris le problème dans son entier, en essayant d’embrasser tous les sentiments à la fois, ceux des parents, ceux des enfants, alors une berceuse irlandaise qu’avait interprétée Bing Crosby, le crooner américain, m’est revenue à l’esprit. C’est une chanson que j’écoutais souvent quand j’étais écolier du primaire. Ça fait comme ça : tu-la-tu-la-tu-laaa♪… et je me suis dit que ça correspondant exactement à l’esprit du film. Alors j’ai traduit les paroles anglaises en japonais, j’ai enregistré une démo. Et là, ma femme Agi Yôko (parolière) m’a dit : “Arrête, elles sont nulles tes paroles !” (rires). Les paroles étaient trop directes, trop rentre dedans, ça ne pouvait pas exprimer l’amour qui dépasse les frontières ou l’affection entre parents et enfants. Alors elle m’a refait ça proprement, et c’était beaucoup mieux ! »

Uzaki Ryûdô est par ailleurs le producteur d’un événement appelé « Quel esprit ils ont, les gens de Nagaoka ! » qui se déroule dans la ville de Nagaoka, dans la préfecture de Niigata (dont fait partie aussi l’île de Sado). Il espère que le film séduira beaucoup de spectateurs japonais et étrangers, qui pourront goûter au charme unique de l’île de Sado.

« Le film parle d’une époque où on pouvait vivre spontanément avec sa mentalité japonaise. On n’avait pas de souci à accepter les étrangers, on ne faisait pas de ségrégation entre Japonais non plus. Dans le film, c’est présenté comme “l’esprit des gens de Sado”, mais c’est transposable à la mentalité des Japonais d’aujourd’hui aussi. Ce que la Corée du Sud ou la Chine croit voir de l’attitude du Japon pendant la guerre n’est pas entièrement correct. Quand ils découvriront que dans un petit coin du Japon, comme à Sado, il y avait des gens qui ont considéré la guerre avec cette attitude, leur impression du Japon changera peut-être. »

Photos de Higa Manami : Kodera Kei

A lire aussi : Un épisode secret de l’après-guerre devient un film sur le lien d’humanité

  • [25.10.2013]
Articles liés
Autres articles dans cette série 

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone