Série L’évolution du Japon depuis 1995, l’année des tournants
Accident nucléaire : le « mythe de la sécurité » se nourrit du refus de tirer les leçons des incidents mineurs

Sassa Atsuyuki [Profil]

[10.06.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

En niant l’existence du risque, le « mythe » de la sécurité absolue a fait obstacle à l’amélioration de la gestion des crises, dont le besoin se fait tout particulièrement sentir dans le domaine de l’industrie du nucléaire. Au fil des ans, pourtant, avant même 2011 et la crise de Fukushima, divers incidents mineurs ont émis des signaux d’avertissement qui auraient dû être entendus. On se souviendra notamment des événements grotesques de 1974 associés au lancement du navire à propulsion nucléaire Mutsu et de l’incendie survenu en 1995 au réacteur expérimental à neutrons rapides de Monju.

Les problèmes de gestion des crises sont apparus au grand jour en 1995

À la fin du XXe siècle, on a beaucoup parlé des crises atomique, biologique et chimique (ABC). Ajoutez les désastres naturels (D) à la liste et vous avez les crises ABCD. Or le Japon a connu ces quatre formes de crise au XXe siècle. En fait, il les a subies toutes les quatre rien qu’en 1995.

Le Grand tremblement de terre de Hanshin-Awaji (D), qui a frappé la région du Kansai, à l’Ouest du Japon, en janvier 1995, a été suivi en mars par l’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, un acte de terrorisme biochimique (B,C) perpétré par la secte Aum Shinrikyô. Et un incident atomique (A), certes mineur en comparaison de l’accident survenu en 1999 à Tôkaimura, qui a fait deux morts, et de la catastrophe enregistrée en 2011 à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, s’est produit en décembre quand une fuite de sodium dans le système de refroidissement a provoqué un incendie au réacteur expérimental à neutrons rapides de Monju, dans la préfecture de Fukui.

C’est ainsi que les problèmes affectant la gestion des crises au niveau de l’État japonais sont devenus manifestes en 1995. Il se trouve malheureusement que les leçons qui auraient dû être tirées cette année-là n’ont produit aucune amélioration ultérieure.

La catastrophe de Fukushima aurait pu être évitée

Quelles leçons fallait-il précisément tirer de l’année 1995 ? La première chose à relever, c’est qu’aussi bien le gouvernement que le peuple japonais, qui s’étaient reposés jusque-là sur le mythe de la sécurité absolue, n’avaient jamais envisagé de se trouver confrontés à un scénario catastrophique. Ce constat s’est imposé à chacune des crises. Bien sûr, la sonnette d’alarme a été tirée ici ou là, mais les instances officielles fonctionnaient selon des procédures établies, fondées en règle générale sur des hypothèses enracinées dans le mythe de la sécurité. Et la remise en question de ces hypothèses constituait un sujet tabou, du moins en interne.

Malgré le démenti flagrant que les crises successives de 1995 ont apporté au mythe de la sécurité, elles n’ont été suivies d’aucune initiative en vue de mettre sur pied un dispositif de gestion des crises laissant la moindre place à l’éventualité d’un risque. Nombre de secteurs, refusant de regarder la réalité en face, ont en fait continué de s’abriter sous le parapluie du mythe de la sécurité.

La carence la plus grave à cet égard est à relever dans l’industrie nucléaire. Peut-être la catastrophe provoquée à la centrale de Fukushima Daiichi par le tsunami de 2011 n’aurait-elle pas eu lieu si l’industrie nucléaire avait tiré les leçons des accidents passés, s’était libérée du mythe de la sécurité absolue et avait pris les mesures qu’imposait la raison. L’attachement aveugle de ce secteur au mythe de la sécurité est en outre responsable du caractère extrême de l’hostilité au nucléaire manifestée par l’opinion publique en réaction à l’accident.

L’origine du mythe de la sécurité

Vue la forte aversion que les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki avait suscitée chez les Japonais à l’égard de tout ce qui relevait du nucléaire, le gouvernement a opté pour une politique nucléaire qui visait avant tout à établir – à travers la Loi fondamentale de 1955 sur l’énergie atomique – que l’usage du nucléaire à des fins pacifiques était acceptable, après quoi il a justifié ce principe par le mythe de la sécurité. Il a trompé les citoyens en les amenant à croire que le nucléaire n’était pas du tout dangereux, et toute contestation de ce dogme est dès lors devenue irrecevable. On est en droit de dire que les décideurs politiques ont poussé le refus d’envisager les mesures de sécurité à un tel degré qu’ils ont mis la question de la gestion des crises nucléaires à l’index. Or cette approche était dénuée de tout fondement scientifique. Nous autres, spécialistes de la gestion des crises, les avons prévenus à plusieurs reprises, mais ils sont restés campés sur leurs positions, ce qui m’incite à penser que les gouvernements libéraux-démocrates successifs portent une lourde part de responsabilité.

C’est en 1974, à l’occasion de l’échec du voyage d’essai du navire nucléaire Mutsu, qu’il est devenu clair que ni les autorités japonaises ni l’industrie du nucléaire n’étaient prêtes à faire face à une crise. À l’époque, j’étais à la tête du département de la sécurité de l’Agence nationale de police, et j’ai donc pu voir se dérouler les événements depuis les coulisses.

  • [10.06.2015]

Premier directeur général du Bureau des affaires de sécurité du cabinet (1986-1989). Né à Tokyo en 1930. Diplômé de la Faculté de droit de l’Université de Tokyo, il est entré dans la Police nationale rurale (devenue entre-temps l’Agence nationale de police). À l’ANP, il a été en charge des affaires du Yasuda kôdô (l’occupation de l’amphithéâtre de l’Université de Tokyo par les étudiants, 1968) et du chalet Asama (la prise d’otage dans le chalet par l’Armée rouge japonaise, 1972). Il a également travaillé pour l’Agence de la Défense et dirigé l’Agence administrative des installations de défense.

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