Série Réfléchir à la guerre
Kazuki Yasuo, un peintre survivant des camps de prisonniers en Sibérie

Yorozuya Kenji [Profil]

[09.08.2017] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 | Русский |

C’est après son retour au Japon, dans sa région natale de Yamaguchi, que Kazuki Yasuo a réalisé sa série d’œuvres intitulée « Sibérie », basée sur ses souvenirs de déportation à la fin de la guerre. Même à travers les pires situations, cette série dotée d’une force vitale débordante a toujours su porter l’espoir.

Kazuki Yasuo (1911-1974), peintre à l’huile, a assis sa réputation sur la série de toiles intitulée « Sibérie », inspirée de son expérience de la Guerre du Pacifique et de sa détention en Sibérie. Il n’est pas exagéré de dire que ces œuvres font de Kazuki Yasuo l’un des plus grands peintres japonais de l’après-guerre. Quarante ans après sa mort, son œuvre est encore extrêmement populaire, car dans l’esprit du grand public, son nom s’associe toujours avec des peintures de la Sibérie.

Et pourtant, la majorité des 57 toiles de cette collection ont été peintes au Japon à partir des années 60, soit plus de 10 ans après son retour au pays. Avant cela, et à l’exception de quelques toiles, Kazuki n’avait jamais abordé les thèmes de la Guerre du Pacifique et de sa détention en Sibérie. La facture même des toiles présente une rupture totale avec son style antérieur, comme s’il s’agissait des œuvres d’un autre homme. Vers la fin des années 50, en effet, Kazuki crée un style tellement original que l’on parle dorénavant d’un « style Sibérie » pour parler de sa touche caractéristique. La valeur et l’appréciation de Kazuki n’a cessé de grandir depuis lors dans le public, au fur et à mesure des expositions de ses œuvres.

Pourquoi a-t-il traité ce thème de la vie en détention en Sibérie ? Et pourquoi si longtemps ? Les anciens détenus en Sibérie après la fin de la guerre ne sont généralement pas très enclins à parler de leur expérience. Et selon les dires, Kazuki Yasuo lui-même n’en parlait quasiment jamais avec sa famille.

« L’environnement était d’une atrocité telle que les mots sont impuissants à le décrire », résument généralement ceux qui n’en ont aucune expérience directe. Et ne parlons même pas de ceux qui ont véritablement vécu leur déportation. Mais alors, et d’autant plus, pourquoi Kazuki, lui, a-t-il transmuté sa mémoire en peinture ? Et pourquoi cette succession ininterrompue de toiles sur ce thème ? Quelle différence faisait-il entre parler et peindre ? Plus encore, quelle était cette image de la Sibérie que Kazuki voulait faire apparaître par ses peintures ? Ce sont ces questions que je me pose en repassant devant mes yeux la deuxième moitié de la vie de Kazuki Yasuo.

Combat au front, détention, et retour au pays

Kazuki Yasuo est né le 25 octobre 1911 à Misumi, dans la ville de Nagato, préfecture de Yamaguchi. Dès sa plus jeune enfance, il rêve de devenir peintre. À la fin de ses études secondaires, il tente de passer le concours d’entrée de l’École des beaux-arts de Tokyo (actuellement l’Université des arts de Tokyo), mais échoue. Il retente sa chance à deux reprises, et parvient enfin à entrer au département de peinture occidentale. Admis dans la classe du peintre Fujishima Takeji, il étudie l’art contemporain, se sentant une prédilection pour Vlaminck, Van Gogh, Picasso et Umehara Ryûzaburô.

Il sort diplômé de l’École des beaux-arts de Tokyo et continue de peindre, alors qu’il commence à enseigner comme professeur de dessin dans le secondaire, d’abord à Hokkaidô, puis dans sa région natale, à Shimonoseki. Il se marie en 1938. Son fils aîné naît l’année suivante. Quelques mois plus tard, son tableau Lapin est sélectionné pour la 3e exposition du ministère de l’Éducation.

Lapin (1939), huile sur toile. Collection du musée Kazuki Yasuo

À partir de cette période, il développe un style nouveau, basée sur une palette de tons pâles et une atmosphère quelque peu mélancolique. Mais, le 30 décembre 1942, un ordre de mobilisation lui parvient.

Onde (1943), huile sur toile. Collection du musée Kazuki Yasuo

En avril de l’année suivante, Kazuki quitte alors Shimonoseki pour rejoindre le front en Mandchourie. Il reste sur le continent jusqu’à la fin de la guerre, avant d’être envoyé en camp de détention en Sibérie avec les autres soldats japonais tombés entre les mains de l’armée soviétique à la fin de la guerre. Il passera deux ans dans ces camps de prisonniers, avant d’être rapatrié, le 21 mai 1947.

Au bout de quatre ans comme soldat puis prisonnier de guerre, Kazuki est de retour, comme professeur de dessin, mari, père de famille, et bien évidemment, comme peintre.

  • [09.08.2017]

Né en 1979 dans la Préfecture de Nagasaki. Diplômé en langue danoise de l’Université d’Osaka des études étrangères en 2003, il passe un master de l’Université d’Osaka en 2006 (Histoire de l’art occidental). Conservateur du Musée préfectoral de Yamaguchi en 2009. Spécialiste des arts modernes scandinaves. Après des monographies et des traductions sur l’art danois et le design, il organise de nombreuses expositions autour de peintres en lien avec la préfecture de Yamaguchi. Parmi elles, citons « Centenaire Kazuki Yasuo – Souvenirs de Sibérie » (2011), ou « Centenaire Matsuda Shôhei – Golfe de Suô éternel » (2013)

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