Série Les légendes vivantes du Japon
Yoko Ono : artiste révolutionnaire et longtemps incomprise

Kusumi Kiyoshi [Profil]

[01.11.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Pendant de nombreuses années, la carrière d'artiste engagée de Yoko Ono a été éclipsée par l’influence qu’on lui a attribuée dans la séparation des Beatles. Mais le regard porté sur sa vie et sa carrière évolue aujourd'hui. Le critique d'art Kusumi Kiyoshi analyse dans cet article le récent regain d'intérêt pour cette légende japonaise longtemps méconnue.

John et Yoko, des âmes sœurs

En juin 2017, l’Association nationale des éditeurs de musique des États-Unis (NMPA) a annoncé que Yoko Ono serait officiellement reconnue comme co-auteure de la chanson Imagine de John Lennon sortie en 1971, conformément au souhait de l’auteur-compositeur révélé dans une interview datant de 1980.

Imagine, véritable hymne contre la guerre, invite à imaginer un monde sans paradis, enfer, religion ou pays. Cette chanson est l’une des plus célèbres compositions post-Beatles de John Lennon. Mais il ne l’a pas écrite seul : l’influence de sa femme sur les paroles n’a jamais été un secret. Au verso de l’album Imagine sorti en 1971, les mots suivants figurent au bas de la pochette :  imagine the clouds dripping. dig a hole in your garden to put them in. Yoko ’63. Ceci est un exemple typique de la « peinture-instruction » de Yoko Ono.

La peinture-instruction, un genre d’art conceptuel inventé par Yoko Ono elle-même, consistait en un court texte donnant des instructions pour créer une œuvre, le plus souvent imaginaire. Elle la décrivait comme « une peinture à concevoir dans sa tête ». La plupart de ces instructions sont très proches des haïku par leur minimalisme et dans beaucoup de cas, leur irrationalité fait penser aux kôan du bouddhisme zen.

Grapefruit, une compilation de telles instructions, commence par « Brûlez ce livre après l’avoir lu » et se termine par ces quelques mots de John Lennon : « Le meilleur livre que j’ai jamais brûlé ! » Comme le montre cet échange ludique entre les deux artistes, personne ne comprenait l’art de Yoko Ono mieux que John Lennon lui-même. Ils étaient esthétiquement des âmes sœurs, en harmonie parfaite dans leur volonté de mélanger sérieux et humour. Après la séparation des Beatles, Yoko Ono est devenue la principale collaboratrice musicale de John Lennon, à la place de Paul McCartney.

Yoko Ono lors d’une conférence de presse à Tokyo, avant son concert au Nippon Budôkan du 7 octobre 2005 marquant le 25e anniversaire de la mort de John Lennon. (© Jiji)

Yoko Ono côtoie les artistes d’avant-garde

Yoko est née en 1933 dans une famille aisée de Tokyo. Son père était banquier et sa mère était la petite-fille Yasuda Zenjirô, fondateur d’un zaibatsu. Plusieurs membres de sa famille travaillaient dans le domaine de l’art. Avant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’elle est encore très jeune, elle vit plusieurs années aux États-Unis suite à la mutation de son père. Après la guerre, son père est transféré à nouveau aux États-Unis, à New York. En 1952, alors âgée de 19 ans, elle va rejoindre son père avec le reste de sa famille. Le milieu culturel dans lequel elle se retrouve, à une époque où relativement peu de Japonais ont la possibilité de vivre à l’étranger, va avoir un impact décisif sur son avenir.

Plus tard, elle fait la rencontre du compositeur Ichiyanagi Toshi, alors élève à la Juilliard School. Ils se marient en 1956, ce qui va permettre à Yoko Ono de découvrir la scène new-yorkaise d’avant-garde. Elle fait connaissance avec le compositeur John Cage et le pionnier du « happening » Allan Kaprow, et devient une passionnée d’art expérimental.

En 1960, pendant près d’un an, son loft à Manhattan n’est plus uniquement le lieu où elle habite : elle s’en sert comme galerie d’art pour jeunes artistes et comme salon où des personnalités telles que Max Ernst ou Isamu Noguchi se rencontrent et interagissent.

Au milieu des années 1970, elle rejoint Fluxus, un groupe interdisciplinaire d’artistes expérimentaux, co-fondé et coordonné par George Maciunas. Lors d’une des réunions du groupe, elle apparaît avec à ses côtés le célèbre artiste Marcel Duchamp, sous le regard ébahi des autres membres.

Yoko Ono à l’aéroport de Haneda, en août 1974. (© Jiji)

Les qualités personnelles et relationnelles de Yoko Ono, ainsi que ses talents d’organisatrice d’évènements artistiques, doivent sans doute beaucoup à l’éducation de qualité qu’elle a reçue au cours son enfance. Pendant les années 1960, c’est dans l’avant-garde new-yorkaise qu’elle met à profit ses talents multiples. Elle se focalise pendant la décennie suivante sur la musique rock, puis à partir des années 1980, son travail s’élargit et se porte sur la société dans son ensemble.

  • [01.11.2017]

Critique d'art et rédacteur, professeur assistant à l'Université métropolitaine de Tokyo. Né en 1963. Diplômé de l'Université de Gakushûin. Anciennement rédacteur en chef du magazine d'art Bijutsu Techô et professeur invité à l'Université d'art et design de Kyoto.

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