[Diaporama] Les hommes en « nikkapokka », des artisans du bâtiment

Matsuda Tadao (photos)[Profil]

[17.05.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 |
Au Japon, les ouvriers sur les chantiers de construction sont vêtus d’un vêtement de travail, le nikkapokka (mot venant de l’anglais knickerbockers), au design unique et très reconnaissable. Et d’ailleurs, porter cet habit sali et surdimensionné est l’un des symboles de ces artisans du bâtiment. C’est à travers les portraits de ces hommes, pris sur les chantiers pendant les pauses, que se dévoilent leurs singularités et leurs fortes personnalités.

« Le citadin qui regarde un gratte-ciel, par exemple, croit souvent qu’il a été bâti seulement par des machines. En réalité, aucun immeuble ne peut être construit sans une force humaine. C’est pourquoi j’ai toujours éprouvé du respect et de l’admiration pour ces hommes capables de faire sortir de rien un immeuble ou une maison, et je tenais à en faire les portraits un jour ou l’autre. »

Ainsi parle Matsuda Tadao, photographe portraitiste. Son vœu s’est finalement réalisé en 2014, quand un ami patron de bar lui a permis de faire la connaissance de certains de ses clients professionnels de la construction, lesquels lui ont à leur tour ouvert leur réseau de collègues artisans du bâtiment, jusqu’à ce qu’il trouve les modèles dont il rêvait pour quelques séances de prises de vues.

Des peintres en bâtiment qui ont collaboré sur les prises de vues.

Le nikkapokka, un vêtement développé au Japon

Le vêtement de travail des ouvriers en construction au Japon présente une forme très caractéristique. On l’appelle tobi fuku (tobi – un oiseau au Japon correspondant au milan noir – pour désigner un artisan du bâtiment spécialisé dans les travaux en hauteur, et fuku signifie « habit »). On remarque tout de suite le pantalon flasque et surdimensionné, serré aux chevilles, appelé nikkapokka. Sa forme proviendrait du pantalon court knickerbockers, très apprécié par les colons de souche néerlandaise qui vivaient à New York avant même l’indépendance américaine. Ample et confortable, il permet des mouvements aisés. Le fait qu’il laisse les chevilles dégagées en avait fait le pantalon de prédilection pour ceux qui pratiquaient des sports comme l’équitation, la bicyclette, l’alpinisme ou le golf.

Les monteurs d’échafaudages, qui travaillent jusqu’à des dizaines de mètres au-dessus du sol, sont généralement en nikka et jikatabi (chaussures souples à gros orteil séparé).

Les ouvriers, eux, l’appellent nikka, ou shichibu (« 7-dixième », du ratio de la longueur sur le total de la jambe dans son design original).

Le travail sur le chantier demande de passer souvent de la position debout à la position accroupie, et pour ne pas gêner les mouvements, rien ne vaut un habit bien ample. Mais les matériaux de constructions rendent les passages très étroits et risquent de s’accrocher ou de se prendre dans les chevilles. Le nikkapokka s’est donc avéré la forme la plus pratique. Tout particulièrement pour les tobi, les spécialistes du travail en hauteur, qui doivent pouvoir lever très haut les jambes, s’accroupir et se relever très souvent. Une forme encore plus large a donc été privilégiée, qui descend bien plus bas que les 7-dixièmes originaux, jusqu’à la cheville.

« Le vent est le pire ennemi du tobi à ces hauteurs. Les pans surdimensionnés et flasques permettent de ressentir en temps réel la moindre variation du vent. D’autre part, cette partie ample sert d’antenne sensorielle autour de la cheville, qui est très exposée aux dangers, et cela évite bien des accidents. Par contre, ne croyez pas que ça permet d’amortir les chutes par effets de voile comme les écureuils volants, comme je l’entends parfois. Il est vrai quand même que parmi ces hommes, nombreux sont ceux qui aiment les fêtes de quartier et les allures voyantes, et se démarquer du commun est un avantage non négligeable, sinon essentielle, de leurs pantalons larges ! », rigole le photographe.

Les cosplayers aussi adoptent le tobi fuku

De nombreux artisans préfèrent les jikatabi aux chaussures pour travailler. Ces jikatabi sont un modèle absolument unique au Japon. Il s’agit d’une épaisse chaussette tabi, à gros orteil séparé, munie d’une semelle de caoutchouc. Le gros orteil séparé permet de mieux s’agripper au sol.

Dans les principales entreprises du bâtiment, la chaussure de sécurité renforcée de métal au bout est maintenant la plus fréquemment utilisée, mais les tobi ne sont pas prêts à abandonner leurs jikatabi, car la sensibilité procurée sur la plante des pieds leur assure une certaine sécurité.

Récemment, les ouvriers du bâtiment ne sont plus les seuls à acheter un nikkapokka et des jikatabi. Les amateurs de cosplay, en particulier, les apprécient beaucoup. En effet, le cosplayer amateur d’anime trouve dans le nikkapokka un vêtement qui répond à son goût du « déformé », et les jikatabi sont, paraît-il, un élément irremplaçable du cosplay ninja. Cette panoplie étant devenue très populaire à l’étranger, des sites en ligne permettent maintenant d’en acheter en quelques clics, ce qui conduit à une augmentation des ventes. Certains même, qui en avaient acheté à l’origine pour faire du cosplay, auraient tellement apprécié les fonctions de cette chaussure qu’ils les portent maintenant au quotidien.

Un monteur d’échafaudages de 25 ans. Noter la parfaite harmonie du nikka avec les jikatabi.

Des artisans du bâtiment « super-cools » !

« Un grand nombre de pros du bâtiment à la personnalité débordante jouent sur la haute fonctionnalité et l’impact du look des tobi fuku. C’est pour mettre en avant cet aspect de leur identité que j’ai choisi de tous les photographier sur un fond noir, pour uniformiser la situation. Résultat : la singularité de chacun se distingue très facilement. »

Afin de ne pas tomber dans le catalogue pour fabricant de vêtements de travail, Matsuda Tadao a choisi d’effectuer les prises de vues sur les chantiers, et non pas en studio. Les photos, individuelles ou de groupe, les présentent donc tels qu’ils sont sur leur lieu de travail, crasseux ou en sueur. Pour les prises de vues, le photographe a opté pour un espace dégagé ou un parking à proximité des chantiers. Le choix du mois d’août a également favorisé les effets de transpiration. Chaque artisan du bâtiment est muni de son outil de prédilection, afin de faire ressortir sa propre individualité.

« On associe souvent le travail de chantier à cinq termes, connus sous le nom 5K, à savoir kiken (dangereux), kitanai (sale), kitsui (pénible), kurai (vieillot), kusai (puant). Pour ma part j’en avais rajouté un sixième : kakkoii (cool), ce qui avait réjoui un des ouvriers. J’ai bien l’intention de continuer à photographier d’autres artisans comme eux, afin de transmettre leur extraordinaire coolitude ! »

(Photos : Matsuda Tadao)

  • [17.05.2017]

Photographe né à Tokyo. Après une expérience en tant qu'assistant, fait ses débuts en tant que professionel en 1992. Crée le Bureau Matsuda Tadao en 1997. Ses activités principales tournent autour de la photographie de mode, de presse, de musique, de reportage et de portrait. Effectue de nombreuses expositions, en particulier ses récentes séries « Mono-chrome » en collaboration avec des actrices. Sa série « photographies des artisans du bâtiment » a été sélectionnée simultanément dans deux catégories pour les International Photography Awards en 2014.

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