Dossier spécial Le Japon et la révolution Xinhai (1911)
Les relations sino-japonaises dans le contexte de la révolution Xinhai

Kawashima Shin [Profil]

[01.11.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, le Japon a joué le rôle de source du « savoir moderne » pour la Chine. Il a aussi servi de « berceau de la révolution » dans la mesure où il a été une terre d’accueil pour de nombreux exilés chinois, à commencer par Sun Yat-sen. C’est alors qu’a éclaté la révolution Xinhai, en 1911. Le Japon a joué un rôle complexe et contrasté au fur et à mesure du déroulement des événements, dans un contexte politique international particulièrement confus.

Tout au long de l’époque d’Edo (1603-1868), les shôgun Tokugawa ont exercé un contrôle très strict sur le commerce et les contacts entre le Japon et le reste du monde. Outre le port de Nagasaki, où se déroulaient obligatoirement les transactions officielles avec les Chinois et les Hollandais, il existait trois autres voies d’accès à l’Archipel : Tsushima, Satsuma et Matsumae. Le fief de Tsushima commerçait avec la Corée, et celui de Satsuma avec le royaume des Ryûkyû et le port de Fuzhou, dans le sud de la Chine. Le fief de Matsumae, situé dans l’île d’Hokkaidô, faisait des échanges avec le continent par l’intermédiaire des Aïnous et des populations toungouses de Sakhaline.

À la même époque en Chine, la cour des Qing (1644-1911) entendait elle aussi avoir la mainmise sur le commerce. Les échanges avec les pays voisins se faisaient dans le cadre du système du tribut instauré de longue date par l’Empire du milieu. Le commerce avec les pays occidentaux était limité et devait passer par le port de Guangzhou (Canton). Dans plusieurs villes du littoral chinois, certains marchands avaient par ailleurs l’autorisation de commercer à titre privé avec d’autres pays asiatiques.

Les échanges commerciaux entre le Japon des Tokugawa et la Chine des Qing ont commencé à la fin du XVIIe siècle, après l’annexion de Taiwan, où s’était réfugiée la famille Zheng, qui était restée fidèle à la dynastie des Ming (1368-1644). Pendant quelque 170 ans, ils se sont toujours déroulés à Nagasaki et uniquement par l’intermédiaire des marchands chinois fort nombreux — à un moment donné ils étaient plusieurs milliers — qui résidaient sur place. Grâce à eux, la Chine a importé du cuivre et des produits de la mer et le Japon, du sucre, des produits de luxe, des objets d’art et des livres.


Le port de Nagasaki pendant l’époque Meiji (1868-1912 ; photo : Musée historique et culturel de Nagasaki)

Mais, vers le milieu du XIXe siècle, les choses ont changé du tout au tout dans les deux pays. Après sa défaite à l’issue des deux guerres de l’opium, la Chine a été obligée d’ouvrir de nouveaux ports, en sus de Guangzhou, pour commercer avec l’Occident. En 1859, le Japon a été quant à lui contraint par les grandes puissances de laisser les bateaux étrangers accéder à Nagasaki et à d’autres ports. Les marchands chinois de Nagasaki en ont profité pour s’installer rapidement à Kobe, Yokohama, Hakodate et d’autres villes du littoral japonais d’où ils ont commencé à exporter vers la Chine, entre autres des produits de la mer. De leur côté, les autorités des ports de Nagasaki et de Hakodate ont cherché à envoyer directement des produits japonais à Shanghai sans passer par des intermédiaires chinois ou occidentaux. C’est ainsi qu’en 1862, le Senzai Maru a quitté le Japon pour Shanghai avec à son bord Takasugi Shinsaku (1839-1867), un guerrier du fief de Chôshû.

Un retournement de situation

La Restauration de Meiji de 1868 a permis au Japon de devenir le premier État moderne de l’Asie de l’Est. En 1871, les autorités japonaises et chinoises ont signé un traité d’amitié et de commerce. C’était la première fois que la Chine et le Japon signaient un traité équitable pour les deux parties. Mais la façon dont les négociations se sont déroulées et leur résultat montraient clairement que la Chine occupait de facto une position dominante. Si la Restauration de Meiji a fini par être considérée comme une réussite, à l’époque la Chine et la Corée étaient convaincues qu’un changement aussi radical ne pouvait qu’engendrer le désordre. Elles ont observé d’un œil dubitatif le nouveau gouvernement du Japon, au moins jusque dans les années 1880, après qu’il eut écrasé la rébellion de Satsuma et mis en œuvre les réformes financières de Matsukata Masayoshi (1835-1924). La Chine a conservé un avantage très net sur le Japon en tant que puissance maritime, au moins jusqu’ à la fin des années 1880. La réaction diplomatique des autorités japonaises lors des émeutes fomentées par des marins chinois dans le port de Nagasaki en 1886 illustre bien la faiblesse de la position du Japon par rapport à la Chine à cette époque.

Mais la situation s’est inversée à l’issue de la Guerre sino-japonaise (1894-1895). Le Japon, fort de sa victoire, s’est emparé de Taiwan et il a obtenu de la Chine les mêmes droits, en termes de commerce et de navigation, que ceux qu’elle avait préalablement concédés aux grandes puissances occidentales. La Première Guerre sino-japonaise a aussi coïncidé avec un changement d’attitude des Japonais vis-à-vis de la Chine. La position de Mutsu Munemitsu (1844-1897), le ministre des Affaires étrangères de l’époque, qui considérait que ce conflit opposait la tradition (la Chine) et la modernité (le Japon), est emblématique de la réaction de beaucoup de Japonais à cet événement et de leur propension grandissante à estimer que leur pays était plus puissant que la Chine. La victoire japonaise a par ailleurs poussé les Chinois à réclamer un gouvernement moderne inspiré de celui mis en place par la Restauration de Meiji.

  • [01.11.2011]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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