Dossier spécial La politique énergétique dans le monde de l’après 11 mars
Le Japon et la « révolution du gaz de schiste »

Morikawa Tetsuo [Profil]

[06.12.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

L’essor de la production américaine de gaz de schiste a profondément affecté le marché du gaz naturel non seulement aux Etats-Unis mais aussi en Europe. L’Asie elle-même n’a pas été épargnée par ce changement, à commencer par le Japon, où la demande en gaz naturel liquéfié (GNL) a augmenté depuis le séisme du 11 mars dernier et la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima.

Le gaz de schiste suscite de plus en plus d’intérêt y compris au Japon. Dans les journaux et les émissions de télévision, on parle volontiers de la « révolution du gaz de schiste ». Après la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi consécutive au tsunami du 11 mars dernier, seuls 10 des 54 réacteurs nucléaires du Japon étaient encore en service au mois d’octobre. La principale énergie de substitution pour compenser cette perte de capacité de production provient de centrales thermiques alimentées en gaz naturel liquéfié, et les importations de GNL ont augmenté depuis le mois de mars. Certains ont par ailleurs proposé des projets fondés sur le recours au gaz de schiste pour couvrir une partie des besoins du Japon en GNL.

Dans les lignes qui suivent, je me propose d’expliquer ce qu’est le gaz de schiste et en quoi consiste la révolution du gaz de schiste en me référant à ce qui se passe aux Etats-Unis, où tout a commencé, et en Europe. J’analyserai par ailleurs l’évolution de la demande en GNL au Japon depuis le désastre de Fukushima ainsi que l’impact de la révolution du gaz de schiste sur l’Archipel et sur le marché du gaz naturel liquéfié en Asie.

Qu’est ce que la révolution du gaz de schiste ?

Le schiste argileux (shale) est une roche sédimentaire à l’aspect feuilleté. Le gaz de schiste n’est autre que du méthane piégé dans les fissures de cette roche, à la différence du gaz conventionnel que l’on trouve dans le grès. On sait depuis très longtemps que le schiste contient du gaz, mais on n’a pas cherché à l’exploiter jusqu’à une date récente, parce que son prix de revient était nettement plus élevé que celui du gaz conventionnel.


Gaz de schiste (shale)
Source : US Department of Energy, Modern Shale Gas Development in the United States: A Primer, avril 2009, p. 14.

Les Etats-Unis ont vraiment commencé à exploiter le gaz de schiste dans les années 2000. Pendant la décennie précédente, le prix relativement faible du gaz naturel avait encouragé la demande et ralenti les investissements dans la recherche. Mais au début du XXIe siècle, il s’est avéré que la demande toujours plus forte allait finir tôt ou tard par dépasser la production locale et les prix ont commencé à fluctuer de façon considérable. Dans un premier temps, les importations de gaz naturel acheminé par gazoduc ou de GNL devaient permettre de combler l’écart entre l’offre et la demande et, en 2006, on a recensé plus de 60 projets de terminaux de chargement de GNL aux Etats-Unis.

Par ailleurs, les techniques d’exploitation du gaz de schiste ont continué à progresser et en particulier le forage horizontal et la fracturation hydraulique, deux procédés d’extraction d’une importance capitale. Comme l’explique la JOGMEC (Japan Oil, Gas, and Metals National Corporation) le forage directionnel (horizontal) consiste à creuser un puits en suivant la direction des veines de la roche dans la zone supposée contenir du gaz, et la fracturation hydraulique, à injecter de l’eau sous pression dans la roche, de façon à provoquer de multiples micro-fractures par lesquelles le gaz pourra s’échapper et être récupéré. Les puits horizontaux ont le mérite par rapport aux puits verticaux ou inclinés de se trouver davantage en contact avec la roche-mère et la fracturation hydraulique permet de créer des canaux à travers lesquels le gaz peut circuler. L’emploi de ces techniques, utilisées depuis des dizaines d’années dans les champs pétroliers, pour extraire le gaz de schiste a provoqué une chute des coûts de production. Grâce à quoi l’exploitation du gaz de schiste est devenu moins coûteuse que l’importation de gaz naturel acheminé par gazoduc ou de GNL.


Forage horizontal et fracturation hydraulique
Source : Ihara Ken, “Hi-zairaigata no genyu to tennnen gasu no seisan ni kakaru gijutsu topikku”(Technological Topics Concerning Unconventional Oil and Gas Development), site JOGMEC.

La baisse du coût de l’extraction du gaz de schiste a eu un impact énorme sur la production, d’autant qu’on savait déjà où il y avait des gisements de ce gaz. La production annuelle américaine, qui était inférieure à 10 milliards de mètres-cube en l’an 2000, a atteint 95 milliards en 2009, faisant des Etats-Unis le plus gros producteur de gaz naturel de la planète. Dans le même temps, les importations américaines de gaz naturel qui étaient censées augmenter ont commencé à baisser dès 2007. Entre 2007 et 2011, le Secrétariat américain à l’Energie a prévu de réduire ses importations de GNL de 91 millions de tonnes d’ici 2030.

A l’heure actuelle, la production américaine de gaz naturel est excédentaire au point que les USA projettent d’exporter leurs surplus. C’est ainsi que Cheniere Energy, une entreprise spécialisée dans le GNL, envisage de commencer à exporter du gaz dès 2015, à partir de son terminal de chargement de Sabine Pass, en Louisiane. A l’occasion de la Conférence ministérielle de l’APEC (Coopération économique dans la zone de l’Asie-Pacifique) sur les transports et l’énergie organisée en septembre dernier, des entretiens bilatéraux ont eu lieu entre Makino Seishû, vice ministre de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie du Japon et Steven Chu, secrétaire à l’Energie américain, entretiens au cours desquels M. Makino aurait demandé à M. Chu l’autorisation d’exporter au Japon du GNL américain(*1).

La révolution du gaz de schiste va-t-elle devenir un phénomène mondial ?

Les Etats-Unis sont le plus grand consommateur de gaz naturel du monde. La forte baisse des importations américaines de GNL a eu un impact considérable sur le marché international du gaz. En 2009, le GNL bon marché qui était à l’origine destiné au marché américain a afflué en Europe, où la demande était déjà affaiblie par la récession économique. Ceci a provoqué un changement partiel du calcul du prix du gaz traditionnellement indexé sur le cours du pétrole.

The pricing mechanism for natural gas differs between markets. In the United States the price is set at hubs and delivery points, often called “citygates,” on the basis of the supply-demand situation at the location where the gas is traded. In European countries, by contrast, one finds both US-style hub pricing (Britain, Belgium, and the Netherlands) and oil-linked pricing (other part of continental Europe). European buyers have purchased large amounts of LNG at the hubs because it was cheaper than imported pipeline gas, whose prices are usually linked to oil. Importers negotiated with the pipeline gas exporters for lower prices on earlier contracts. As a result, Russia’s Gazprom agreed with Germany’s E.ON that 10%–15% of the natural gas it supplies will be sold at the hub price for three years, starting in 2010. The Netherlands’ GasTerra and Norway’s Statoil followed suit. Under conditions where the hub price is lower than the oil-linked price, such moves amount to price cuts. And recently some executive at Gazprom have indicated a willingness to accept modification of the traditional oil-linked pricing.

Le système de fixation du prix du gaz naturel varie en fonction des marchés. Aux Etats-Unis, il est fixé non pas à la sortie du puits mais dans les centres et les points de livraison (citygate), en fonction de l’offre et de la demande locales. Dans les pays européens, en revanche, le prix peut aussi bien varier en fonction du point de livraison (comme en Grande-Bretagne, en Belgique et aux Pays Bas) qu’être indexé sur celui du pétrole (comme sur le reste du continent). Les Européens ont acheté de grandes quantités de GNL aux centres de livraison pour la simple raison qu’il était moins cher que le gaz naturel importé par gazoduc, dont le prix est en général indexé sur celui du pétrole. Les importateurs ont négocié avec les exportateurs de gaz acheminé par gazoduc pour abaisser les prix déjà fixés par contrat. C’est ainsi que les sociétés russe Gazprom et allemande E.ON AG ont conclu un accord en vertu duquel 10 à 15 % du gaz naturel fourni par la première sera vendu à la seconde au prix fixé par les centres d’approvisionnement, et ce pendant une durée de trois ans à compter de 2010. Les firmes GasTerra des Pays-bas et Statoil de Norvège ont fait de même. Quand le prix des centres d’approvisionnement est inférieur au prix du gaz indexé sur le pétrole, ce genre d’accord équivaut à une réduction des prix. Ces derniers temps, des dirigeants de Gazprom se sont dits prêts à revoir l’indexation traditionnelle du prix de leur gaz sur celui du pétrole.

A l’heure actuelle, la quasi totalité du gaz de schiste est extraite aux Etats-Unis. Quoi qu’il en soit, de nombreux projets d’exploitation du gaz de schiste ont vu le jour dans le monde entier et principalement en Europe, notamment en Allemagne et en Pologne. La Pologne a commencé à faire des recherches dans ce sens en 2010 et elle envisagerait de commercialiser du gaz de schiste dès 2014.

Jusqu’à présent, on s’accordait à penser que la révolution du gaz de schiste ne toucherait pas l’Europe. Un certain nombre d’arguments permettaient d’étayer cette thèse : le manque de connaissances techniques de l’Europe par rapport aux Etats-Unis, l’absence d’incitations fiscales comparables à celles mises en place par le gouvernement américain pour encourager l’exploitation du gaz de schiste, les différences entre les régimes de propriété des ressources naturelles en vigueur dans ces deux régions(*2), et l’engagement plus fort des Européens en faveur de l’écologie.

Il n’en reste pas moins que l’on s’attend à un développement à grande échelle de la production de gaz de schiste en Europe, où la consommation de gaz naturel est très importante. L’Union européenne est préoccupée par le danger que représenterait pour elle une dépendance accrue vis-à-vis des importations de ressources énergétiques. Depuis les crises traversées par l’Ukraine en 2006 et 2009, elle cherche à être moins dépendante de la Russie en matière d’approvisionnement en gaz naturel. Si la révolution du gaz de schiste se produisait en Europe, cela permettrait à l’Union européenne de réduire non seulement ses importations de gaz naturel en provenance de Russie, mais aussi l’influence de Moscou dans la région. Reste à savoir si le gaz de schiste européen serait compétitif par rapport aux ressources actuelles, y compris celles de la Russie.

Dans la région Asie-Pacifique, l’exploitation du gaz de schiste en est encore à ses débuts. Des pays comme l’Australie, la Chine, l’Inde et l’Indonésie ont des ressources potentielles considérables, mais aucun ne s’est encore lancé dans une production commerciale de grande envergure. On peut donc dire que cette région du monde n’a pas encore été touchée par la révolution du gaz de schiste.

La demande japonaise en GNL et le gaz de schiste

La catastrophe nucléaire de Fukushima et l’arrêt consécutif de nombreux réacteurs nucléaires dans le reste du Japon ont provoqué une pénurie d’électricité dans tout le pays. Ces événements ont eu pour effet une augmentation sans précédent de la production d’énergie électrique par combustion de GNL. En juin 2011, l’Institute of Energy Economics du Japon (IEEJ) a annoncé qu’il prévoyait que la demande en GNL pour la production d’électricité pourrait augmenter de 15 millions de tonnes pour l’exercice en cours (avril 2011-mars 2012) et de 20 millions de tonnes pour l’exercice 2012. Mais, autant que je puisse en juger d’après les statistiques officielles, l’utilisation effective de centrales alimentées en GNL est moins importante que ce que prévoit l’IEEJ, ce qui donne à penser que la demande en GNL n’atteindra pas l’objectif prévu, au moins pour l’exercice 2011.

Cette année, le prix du gaz naturel liquéfié acheté par le Japon a eu tendance à augmenter, augmentation qui s’explique pour l’essentiel par la flambée des prix du pétrole. Les prix au comptant du GNL ont aussi grimpé depuis le séisme du 11 mars. Toutefois, on peut dire que le marché est relativement calme, compte tenu de l’augmentation effective de la demande. Une pénurie de l’offre ne semble guère probable en raison des énormes surplus accumulés par certains pays exportateurs, en particulier le Qatar, et de l’instabilité de l’économie mondiale. Le Japon pourrait même bénéficier indirectement de la révolution du gaz de schiste, dans la mesure où les surplus du Qatar s’expliquent pour l’essentiel par l’augmentation de la production de gaz de schiste aux Etats-Unis.

En l’état actuel des choses, il est bien difficile d’évaluer le potentiel de l’Asie en matière de production de gaz de schiste. Il faut sans doute s’attendre à voir une partie du gaz de schiste provenant des Etats-Unis et du Canada arriver en Asie sous forme de GNL. Mais à en juger par ce qui s’est passé en Amérique, il semble que pour qu’une révolution du gaz de schiste se produise en Asie, il faudra que le prix de cette forme de gaz soit inférieur à ceux du gaz naturel conventionnel et du GNL et qu’un certain nombre d’exigences en matière d’environnement soient respectées.

(D’après un texte original en japonais)

(*1) ^ Voir ”Govt Seeks to Import Liquefied Natural Gas from U.S.”, in Daily Yomiuri, 14 Septembre 2011. Pour les documents officiels échangés à cette occasion, voir ”Fact Sheet on U.S.-Japan Clean Energy Cooperation”.

(*2) ^ Aux Etats-Unis, les ressources minérales appartiennent au propriétaire du terrain où elles se trouvent, ce qui encourage leur exploitation. En Europe, au contraire, elles appartiennent à l’Etat.

  • [06.12.2011]

Directeur du groupe de recherches sur le gaz à l’Institute of Energy Economics du Japon (IEEJ). Diplômé en 1996 de l’Université Ritsumeikan, où il s’est spécialisé dans les relations internationales. A obtenu en 2002 un mastère de l’Université de Sheffield dans le secteur de l’économie de l’énergie.

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