Dossier spécial Comment assurer la protection du Japon dans les années qui viennent
Le « problème des bases » aujourd’hui à Okinawa

Robert D. Eldridge [Profil]

[07.03.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

La lenteur des progrès en ce qui concerne la résolution du « problème d’Okinawa » — une expression fourre-tout dans laquelle on range une liste interminable de litiges entre le département et les autorités japonaises et américaines — a de quoi surprendre. Les bases militaires américaines d’Okinawa tout particulièrement, font l’objet d’une vive controverse. Pour Robert Eldridge, qui a accumulé les années de recherche sur ce sujet, ce problème épineux ne trouvera de solution que lorsque toutes les parties prenantes l’aborderont de façon objective, non émotionnelle.

En 2012, Okinawa va célébrer le quarantième anniversaire de sa restitution au Japon. Au cours des quarante ans qui se seront écoulés depuis cet évènement, l’amélioration de la situation d’Okinawa a progressé à pas de géants en ce qui concerne le rattrapage du retard accumulé à divers égards – notamment les infrastructures, l’éducation et la protection sociale –, par rapport au reste du Japon, et ceci grâce à des lois à caractère exceptionnel et à quatre plans décennaux de développement, grâce aussi à la façon dont ont été abordées les questions politiques et juridiques que soulevait la présence relativement importante des bases de l’armée américaine et des Forces d’autodéfense (FAD) dans la préfecture. Sur le plan culturel, les arts, les coutumes, le mode de vie, la cuisine et la musique propres à Okinawa suscitent de plus en plus d’intérêt, à tel point qu’on peut parler d’une « mode Okinawa », qui se traduit non seulement par une augmentation du nombre des touristes venus du reste du Japon mais aussi par un regain de la fierté d’être uchinanchu, autrement dit okinawaïen, en sus, bien entendu, d’être japonais.

Tant et si bien que les habitants de la préfecture – faut-il les appeler Okinawaïens ou Japonais d’Okinawa ? – en sont venus à grandement apprécier le retour de la tutelle administrative japonaise en mai 1972. Si cinq ans plus tard, en 1977, seulement 40 % d’entre eux considéraient la restitution comme une bonne chose, contre 55 % pour qui « elle n’avait pas été à la hauteur de leurs espérances », ils étaient 63 % en 1982 à déclarer qu’ils l’appréciaient grandement(*1). Et ce chiffre a continué de progresser, jusqu’à atteindre 88 % en 1992, année du vingtième anniversaire. La tendance optimiste s’est prolongée jusqu’au milieu des années 90 et, en 2007, année de la dernière de ces enquêtes quinquennales, environ 82 % de la population pensait que la restitution était une expérience positive.

Un ressentiment persistant

Ceci dit, il n’en existe pas moins une forte tension entre Okinawa et le pouvoir central, liée à un certain nombre de problèmes, notamment le « problème des bases ». Certains Okinawaïens ont gardé des soupçons à l’égard du pouvoir central, sous prétexte de la discrimination qui a sévi pendant des siècles, depuis l’invasion du royaume de Ryûkû par le clan Satsuma, en 1609, jusqu’au projet du gouvernement actuel de déplacer la base aérienne de Futenma au large de la base de Camp Schwab, située dans la ville de Nago.

Il est indéniable que la situation d’Okinawa est restée ignorée pendant de nombreuses années et que les dirigeants locaux ne manquent pas une occasion de faire des remontrances aux fonctionnaires de l’intérieur du Japon, et parfois même de leur reprocher les mauvaises relations qu’ils entretiennent historiquement avec la préfecture. Mais avec le temps, cette rhétorique a pris une telle ampleur qu’il lui arrive de n’être pas du tout constructive, ce qui lui a valu d’être considérée comme un moyen d’extorsion et assimilée à une forme de « chantage du pauvre ». Des déclarations attribuées à des représentants des autorités américaines et japonaises en 2011, plus précisément les remarques qu’aurait prononcées l’ancien consul général Kevin Maher, le directeur des affaires du Japon du Département d’État, devant des étudiants américains au sein de la préfecture – remarques qu’il nie – et les propos, cités hors de leur contexte, que Tanaka Satoshi, le directeur général du Bureau de la Défense, aurait tenus devant un verre, ont été abondamment repris dans les médias et les deux hommes ont été démis de leurs fonctions(*2). Suite à ce dernier incident et à l’imprécision de ses connaissances au sujet du viol d’une écolière d’Okinawa commis en 1995 par trois soldats américains, le ministre de la Défense a fait l’objet d’un blâme à la Chambre haute et le premier ministre l’a remplacé en janvier 2012. Comme le suggèrent les affaires mentionnées ci-dessus, la rhétorique politique très chargée de certains élus et le parti pris des médias locaux – qu’ils reconnaissent volontiers – ont eu pour conséquence qu’Okinawa, dont l’importance géostratégique est indéniable, bénéficie d’une influence disproportionnée dans le pays, et notamment vis-à-vis du pouvoir central (qui manque de spécialistes d’Okinawa et de l’alliance nippo-américaine), un fait qui suscite de plus en plus de ressentiment dans d’autre régions de naichi, le Japon de l’intérieur, qui elles aussi manquent de moyens. Loin d’être une source de résolution ou de contentement, ce phénomène a conduit les Okinawaïens à prendre un air pessimiste dès qu’il est question de leur avenir et à afficher un mélange compliqué d’émotions vis-à-vis du pouvoir central et des États-Unis. Il se trouve malheureusement que les dirigeants et les médias locaux jouent trop souvent sur ces sentiments pour vilipender les autorités des deux pays plutôt que de vraiment chercher une solution raisonnable et applicable. Dans le même temps, bien de Okinawaïens souffrent de l’absence de projets économiques viables et sont embarrassés par le paradoxe qui veut que la présence des bases suscite une certaine hostilité alors même que l’économie locale en est lourdement tributaire, que ce soit directement par la location de terrains ou indirectement à travers les nombreuses indemnités et trains de mesures d’incitation. Même le secteur du tourisme, que les optimistes peuvent considérer comme une solution de remplacement pour le futur d’Okinawa, est très dépendant des bases, car de nombreux voyages scolaires, visites des médias, déplacements universitaires, missions gouvernementales et de recherche d’informations politiques répertoriés par les statistiques dans la catégorie « tourisme » sont en fait liés à la présence des bases.

(*1) ^ Voir Robert D. Eldridge, Post-Reversion Okinawa and US-Japan Relations: A Preliminary Survey of Local Politics and the Bases, 1972-2002 (Okinawa après la restitution et les relations nippo-américaines : enquète préliminaire sur la politique locale et les bases, 1972-2002, Toyonaka : Université d’Osaka, Centre international pour les études et la politique en matière de sécurité,2004) p.19 et 29.

(*2) ^ Kevin Maher, Ketsudan dekinai Nippon (Le Japon incapable de décider, Tokyo : Bungei Shunjû, 2011)

  • [07.03.2012]

Chercheur invité à l’Institut de droit et de politique d’Okinawa, à l’Université internationale d’Okinawa et à l’Institut des études sur Okinawa de l’Université Hosei. Auteur de nombreux ouvrages, dont The Origins of the Bilateral Okinawa Problem (Les origines du problème bilatéral d’Okinawa, Routledge, 2001) et Post-Reversion Okinawa and US-Japan Relations (Okinawa après la restitution et les relations nippo-américaines, Université d’Osaka, 2004).

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