Dossier spécial Dérive de l’éducation japonaise
Retour sur le débat autour de l’éducation « yutori »

Nakai Kôichi [Profil]

[09.04.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La « baisse du niveau scolaire » des élèves japonais à la fin des années 1990 fut le point de départ d’un considérable débat de société. Au bout du compte, le ministère de l'Éducation, de la Culture, des Sports et des Sciences a été contraint de réviser sa politique « d'éducation yutori (sans pression) », considérée comme à l’origine de cette baisse de niveau. Les nouvelles orientations mises en place cette année par le gouvernement en matière d’éducation pour sortir de cette politique sont l’occasion de jeter un regard en arrière sur ce que recouvrait en réalité la problématique autour de la « baisse du niveau scolaire » et de « l’éducation sans pression ».

Au Japon, les années 1990 sont appelées la « décennie perdue ». L’effondrement de la bulle économique, de multiples erreurs de gestions financières des autorités, entre autres, ont prolongé la période de récession. Cela a entraîné la faillite d’importantes institutions bancaires et de courtage de valeurs mobilières, qui à leur tour ont généré une instabilité financière générale, des faillites d’entreprises en cascade, des licenciements et une concentration des acteurs financiers.

Le nombre d’employés en contrat permanent a diminué au profit d’emplois contractuels simples. Le nombre de jeunes en situation précaire, « Neets » (de l’anglais Not in Education, Employment or Training) ou « Freeters » (de Free Timer, précaire à temps partiel) a rapidement augmenté. On comptait 4 170 000 Freeters en 2001, 750 000 Neets en 2000. À côté de cela, la baisse de la natalité et le vieillissement de la population s’accentuant, les citoyens adultes s’inquiétaient pour leur vieillesse, les jeunes s’angoissaient pour leur avenir.

La bulle des années 1980 fut la dernière fleur, stérile, de la croissance économique soutenue des années 1970, elle-même ayant fait suite à la période de forte croissance initiée en 1955. Quand on entendait parler, par exemple, du « Japon comme Numéro 1 », cela relevait d’une confiance démesurée dans le modèle japonais, basée sur une surestimation extravagante. La longue période de stabilité économique que nous avons connue a pris fin avec l’éclatement de cette bulle.

Le phénomène de la croissance rapide du Japon doit se comprendre dans le contexte de la confrontation entre, d’un côté, le bloc socialiste conduit par l’Union soviétique et la Chine, et de l’autre le bloc capitaliste constitué des États-Unis et de l’Europe de l’Ouest, autrement dit ce qu’on a appelé la Guerre Froide. Le Japon, lié au bloc étasunien et sous sa protection, pouvait maintenir un niveau réduit de dépenses militaires, ce qui lui a permis de consacrer l’essentiel de ses efforts à l’activité économique.

Or, la Guerre Froide s’est terminée à la fin des années 1980 et le début des années 1990 avec l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc socialiste en Europe de l’Est, et a fait place à une période de réorganisation internationale, de mondialisation et de réajustement de la compétitivité au niveau international. Le déplacement d’une activité de production centrée sur le secteur secondaire (industriel) vers création de richesse centrée sur le secteur tertiaire (services) était déjà entamé, et ce mouvement a connu une grande accélération avec le développement de la société de l’information.
C’est à la fin de cette « décennie perdue » qu’est apparu au Japon un grand débat de société sur les questions d’enseignement scolaire. On l’a appelé « la controverse sur la baisse du niveau scolaire ».

La controverse sur la baisse du niveau scolaire

Le niveau de connaissance des écoliers et étudiants japonais, jusqu’ici considéré comme l’un des plus élevé du monde, s’est fortement dégradé. La politique de « l’éducation yutori (sans pression) » du ministère de l’Éducation fut montrée du doigt.

Ce débat de société s’est déroulé dans le contexte de la préparation de nouvelles directives sur l’enseignement dont la mise en place était attendue à l’horizon 2002. En plus de l’introduction d’un second jour de congé par semaine pour les écoliers, les directives passées avaient prôné jusque là le passage à une éducation « sans pression » par la diminution de 30% des contenus. L’inquiétude se répandit alors que cela pourrait contribuer à faire baisser plus encore le niveau des connaissances scolaires.

La controverse qui a alors éclaté a présenté un aspect inhabituel par rapport aux débats en matière d’enseignement qui se déroulaient jusque là. Auparavant, les controverses émanaient principalement de chercheurs et d’intellectuels progressistes du Syndicat des Enseignants du Japon (Nikkyôso), du Parti communiste ou du Parti socialiste, opposés à la politique du ministère de l’Éducation. Elles portaient principalement sur des problèmes internes à la salle de classe, en primaire et secondaire, et les intellectuels qui prenaient part à ces débats étaient généralement des chercheurs en pédagogie.

Or, cette fois, l’étincelle qui mit le feu aux poudres vint d’abord du champ universitaire, et non pas de chercheurs en pédagogie mais plutôt d’enseignants de disciplines scientifiques.

En 1998 et 1999, la Société Mathématique du Japon avait fait exécuter un test de mathématique de niveau primaire et collège à des étudiants des meilleures universités du pays (Université de Kyoto et Université Keiô, entre autres). Les résultats avaient été catastrophiques. Sur la base de ce test, certains mirent en avant la responsabilité des universités (problème de baisse de rigueur des examens d’entrée portant sur un nombre réduit de matières, abandon d’un enseignement basé sur l’acquisition des connaissances), et la question du laxisme de l’éducation « sans pression » que prônait le ministère de l’éducation. Des données montrant une baisse similaire de connaissances dans les autres matières scientifiques chez les étudiants, y compris dans les établissements d’enseignement complémentaires (juku), vinrent compléter le tableau.

Wada Hideki, auteur de nombreux manuels de préparation aux concours d’entrée aux universités est un opposant de longue date à l’opinion selon laquelle « préparer un examen, c’est le mal » ainsi qu’au concept d’éducation « sans pression » prôné par le ministère de l’Éducation. Dans cette controverse, il plaça le Japon devant une alternative : soit devenir un pays conduit par une élite minoritaire, soit mettre de force toute la population en compétition devant les examens. Il fit remarquer que les réformes éducatives menées en Grande-Bretagne et aux États-Unis dans les années 1980 étaient revenues sur les principes de l’éducation « sans pression » qui avaient prévalus jusque là, menaçant le Japon de se retrouver à contre-courant des autres nations développées si la politique éducative laxiste du ministère était poursuivie. Il prédisait l’effondrement de la base du niveau technique et scientifique du pays si le niveau scolaire continuait à baisser.

Le débat, parti de l’Université, s’étendit alors à l’enseignement primaire et secondaire. Dans la région métropolitaine et les grandes villes, les collèges et lycées privés, ainsi que des juku préparant aux concours d’entrée aux collèges, lancèrent en synergie de grandes campagnes de promotion. Ces campagnes créèrent une inquiétude chez les parents d’élève sur la capacité des établissements publics directement touchés par l’éducation « laxiste » à dispenser un enseignement réellement valorisable pour leurs enfants.

Les spécialistes en pédagogie ne prirent pas part de façon centrale dans ce débat, avons-nous dit. Exception notable, Kariya Takehiko, sociologue de l’éducation (et à l’époque professeur de la Faculté d’éducation, Université de Tokyo). Dans cette controverse sur l’éducation « sans pression », le professeur Kariya, qui avait déjà par le passé mis en lumière les relations entre éducation et hiérarchie sociale, sujet jusqu’alors tabou, montra cette fois, à travers une étude sur la diminution du temps consacré à l’étude par les collégiens et les lycéens, que les enfants s’éloignaient de plus en plus du travail scolaire, et que les notions « d’enseignement varié » et de « responsabilité individuelle », à la base de la politique « d’éducation sans pression », pouvaient contribuer au creusement des inégalités sociales.

Le ministère de l’éducation, de son côté, ne fut pas en reste dans l’extension du débat. Terawaki Ken se fit l’avocat de la politique éducative du ministère, « l’éducation sans pression ». Les interventions du Directeur des politiques furent incontestablement claires et directes, très éloignées de l’habituel jargon bureaucratique. De nombreux points importants furent ainsi mis en lumière. En particulier, sa phrase : « Les programmes scolaires constituent un minimum » provoqua un remue ménage dans les milieux éducatifs. M.Teraweaki admit ensuite que cela représentait une volonté théorique, mais que dans la réalité « ils fonctionnaient comme un plafond » (c’est-à-dire comme un standard supérieur). C’était admettre un effet d’autorité de fait dans les relations entre ministère et comités éducatifs locaux, pourtant supposés maintenir une coopération paritaire. En outre, la théorie « les programmes scolaires sont un minimum » fit prospérer un argument que les établissements privés ne manquèrent pas d’avancer sur la base de la théorie de la division du travail : « les établissements publics, c’est pour les élèves de bas niveau scolaire, le privé, lui, éduque l’élite ».

  • [09.04.2012]

Analyste des questions d’enseignement, proviseur du « Keimei gakuen », un établissement d’éducation complémentaire (Juku) spécialisé dans les matières d’enseignement de la langue japonaise. Né à Tokyo en 1954. Diplomé de l’Université de Kyoto, faculté des Lettres. Parallèlement à ses recherches personnelles sur l’enseignement du japonais et de la rédaction, il s’engage dans une activité d’analyste et de critique des réformes de l’éducation entamés depuis les années 1990. Ouvrages (sous son nom ou en collaboration) : Le Lycée renaîtra (Ed. Chuô kôron shinsha, 2000) ; Débat : L’Effondrement du niveau scolaire (Ed. Chukô shinsho La Clef, 2001) ; Débat : L’Effondrement du niveau scolaire 2003 (Ed. Chukô shinsho La Clef, 2003) ; Histoire des concours d’entrée dans les universités depuis la fin de la guerre (Chukô shinsho La Clef, 2007)

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