Dossier spécial Dérive de l’éducation japonaise
La « maladie japonaise » de l’enseignement supérieur
Les universités japonaises se sont lancées trop tard dans la compétition mondialisée

Kariya Takehiko [Profil]

[10.04.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Alors qu'il est beaucoup question de la nécessité d'aller vers la mondialisation des ressources humaines, l'affaissement des universités japonaises, le lieu de leur formation au Japon, est préoccupant. Où exactement se situe le problème ? M. Kariya, qui a enseigné à l'université au Japon avant de prendre un poste en Grande-Bretagne et étudie l'éducation du point de vue de la sociologie, nous livre son analyse.

« Mondialisation » est un mot à la mode, souvent employé avec un sens ambigu. Mais l’utiliser vis-à-vis de la mondialisation de l’enseignement supérieur, un phénomène né dans les années 1990, n’est pas sans raison. En effet, les déplacements entre pays de personnes (étudiants et professeurs), de capitaux (l’argent dépensé pour l’enseignement et la recherche) et enfin d’institutions d’enseignement, se sont développés et accélérés depuis cette époque. De plus, la mondialisation de l’enseignement supérieur progresse, et elle est liée à la mondialisation des ressources humaines, puisque de plus en plus de personnes font leurs études dans un autre pays que le leur, y obtiennent un diplôme universitaire et entrent sur un autre marché du travail que celui de leur pays d’origine en tant que personnes hautement qualifiées. L’établissement de classements internationaux des universités, et le nombre croissant d’université de différents pays qui y accordent de l’importance, est un autre aspect de ce phénomène de mondialisation. Les universités se sont véritablement engagées dans une concurrence mondialisée qui dépasse les frontières.

Un autre changement important se produit depuis les années 1990 dans l’enseignement supérieur des pays avancés : sa massification. Le taux d’accès à l’enseignement supérieur progresse rapidement, même dans les les pays européens où il était relativement bas. On note aussi l’expansion des formations au-delà du niveau de la licence, de deuxième ou troisième cycles universitaires, avec des maîtrises et des doctorats, y compris dans des domaines professionnels spécialisés. Cette massification de l’accès à l’enseignement supérieur qui progresse se produit en réaction à la concurrence mondialisée dans le domaine de la formation des ressources humaines que nous venons d’évoquer.

Le premier objectif de cet article est de mettre au jour les problèmes qui se profilent quand on replace l’enseignement supérieur au Japon dans le contexte de cette mondialisation. Ce qui apparaît est la fragilité des universités japonaises qui ont pris beaucoup de retard à cet égard. Quels sont les problèmes des universités japonaises, et pourquoi ne peuvent-elles les résoudre ? Apporter des réponses à ces questions nous permettra d’ajouter dans une seconde partie quelques réflexions sur les problèmes qui affectent depuis les années 1990 non seulement les universités japonaises, mais la société japonaise. Ce que cela révèle est la « maladie japonaise », qui fait que le pays n’arrive pas à sortir de l’« expérience du succès » qu’il a connu jusqu’aux années 1980. En abordant les problèmes du Japon, nous verrons également qu’ils ne sont pas exclusifs à notre pays, mais concernent aussi l’ensemble des pays avancés.

Le « trilemme » de l’enseignement supérieur

Afin de mettre au jour les problèmes inhérents à l’enseignement supérieur au Japon dans un contexte plus large, nous identifierons d’abord les difficultés auxquelles sont confrontés tous les pays avancés. Il s’agit d’un « trilemme » né des relations entre leur système d’enseignement supérieur et l’Etat. Un trilemme désigne une situation dans laquelle trois objectifs également souhaitables ne peuvent être atteints simultanément. Dans la relation enseignement supérieur-Etat, les trois objectifs que sont le maintien de la qualité de l’enseignement, l’égalité des chances dans le domaine de l’éducation (donc sa massification) quantitative, et la charge financière que peut continuer à assurer l’Etat de manière durable pour entretenir le système d’enseignement, forment un trilemme. Si l’on cherche par exemple à assurer la massification de l’enseignement supérieur pour réaliser l’égalité des chances dans le domaine de l’éducation, et que l’on veut simultanément conserver sa haute qualité, il faudra augmenter les investissements publics (autrement dit la dépense publique) dans l’enseignement supérieur. Mais il sera difficile de maintenir la qualité avec des ressources financières insuffisantes, et si l’on privilégie cette option, garantir la massification de l’enseignement supérieur deviendra presque impossible. Si l’on décide de la réaliser avec des ressources financières limitée, maintenir la qualité élevée de l’enseignement sera difficile. Si l’on essaie d’atteindre deux des trois objectifs, il sera difficile de réaliser le troisième : c’est le trilemme de l’enseignement supérieur.

Plusieurs raisons expliquent que les pays avancés sont englués dans ce trilemme. Nous avons vu plus haut que la nécessité d’assurer la massification d’un enseignement supérieur de haute qualité se fait plus forte parce que la concurrence dans le domaine de la formation des ressources humaines est aujourd’hui mondiale. Cela a pour corollaire une augmentation de la charge financière de l’enseignement supérieur, mais de nombreux pays avancés sont aujourd’hui confrontés à de graves difficultés financières. Chacun d’entre eux fait aujourd’hui face à ce trilemme de l’enseignement supérieur.

En Europe où presque toutes les universités sont des institutions publiques, et où on a opté depuis des années pour la gratuité, la recherche d’une solution à ce trilemme a fait apparaître une question : qui doit assumer les dépenses engendrés par la massification de l’enseignement supérieur (surtout universitaire) ? La Grande-Bretagne a essayé d’y répondre en introduisant des frais de scolarité et en les augmentant graduellement. Aux Etats-Unis aussi, où les Etats ont vu leurs finances se détériorer, les universités d’Etat, qui ont contribué à la massification de l’éducation, ont choisi cette méthode pour surmonter ce trilemme. En Europe, certains pays maintiennent la gratuité des études universitaires, mais la question de savoir qui doit supporter les dépenses qu’elles engendrent fait débat (notamment en Allemagne, qui a un temps choisi un système les rendant payantes, mais semble se diriger vers une abolition des frais de scolarité).

Resituer l’enseignement supérieur japonais dans ce contexte permet de faire apparaître les caractéristiques de la méthode choisie par le Japon face à ce trilemme, ainsi que les problèmes qu’elle a engendrés. Le système japonais d’enseignement supérieur l’a résolu en limitant au minimum la dépense publique. Environ 80 % des étudiants japonais sont inscrits dans des universités privées. De plus, les frais de scolarité dont dépendent presque exclusivement les revenus de la plupart des universités privée sont généralement payés non par des bourses fournies par l’Etat mais par les dépenses des ménages. Ce qui revient à dire que la massification quantitative de l’enseignement supérieur y a été accomplie par le développement des universités privées, en s’appuyant sur les dépenses des ménages pour la plus grande partie de son financement.

Comparé à l’ensemble des pays européens, le Japon a réalisé très tôt la massification de l’accès à l’enseignement supérieur. Selon des statistiques récentes, le taux d’accès à l’enseignement supérieur pour des formations longues, qui durent quatre ans, dépasse aujourd’hui 50 % de la classe d’âge. De plus, 25 % continue ses études dans des institutions d’enseignement supérieur qui offrent des formations courtes de deux ans (écoles professionnelles, universités à cycle court, et instituts de technologie). Ainsi, 75% de la classe d’âge a accès à l’enseignement supérieur. Etant donné que la plupart des institutions offrant des cycles courts sont aussi privées, on peut considérer que la massification de l’enseignement supérieur au Japon, y compris universitaire, a été réalisée en limitant au minimum le rôle de l’Etat.

Il est donc possible d’estimer que les caractéristiques de la solution japonaise sont fidèles aux principes de la privatisation et de la commercialisation appliqués à l’enseignement supérieur, avec une intervention gouvernementale réduite au minimum. La massification de l’enseignement supérieur qui a particulièrement progressé depuis les années 90 s’est fait en couplage avec l’assouplissement de la réglementation s’appliquant à la création des universités, et sous une forme qui a vu les universités privées se faire concurrence sur le marché pour attirer les étudiants. De plus, son financement a été essentiellement pris en charge par les dépenses des ménages. On peut présenter les choses d’une autre façon : faire des études universitaires étant perçu comme un avantage individuel, on a choisi la méthode par laquelle les individus plutôt que l’Etat assument les dépenses que cela engendre. En d’autres termes, la massification de l’accès à l’enseignement supérieur a été réalisée en considérant que l’enseignement supérieur n’était pas un bien public mais offrait un bénéfice individuel.

Mais la méthode japonaise pour résoudre ce trilemme, caractérisée par les concepts de privatisation et de commercialisation fait naître de graves problèmes, tant du point de vue de l’égalité de l’accès à l’éducation que du maintien de sa qualité.

  • [10.04.2012]

Professeur de sociologie à l'université d'Oxford et directeur de l'Institut Nissan de recherche sur le Japon contemporain de cette université depuis 2008. Docteur en sociologie de l'université Northwestern, il a été successivement professeur associé au Centre de développement de l'enseignement à distance, professeur associé au centre de recherche sur l'éducation de l'université de Tokyo, et professeur dans la même institution. Parmi ses publications figurent Kaisōka Nihon to kyōiku kiki (Le Japon, une nouvelle société de classes, et la crise de l'éducation), 2001, Yūshindō, qui a obtenu le prix Osaragi Jirō, Kyōiku no seiki : manabi, oshieru shisō (Le siècle de l'éducation : penser l'enseignement et l'apprentissage), 2005, Kōbundō, récompensé par le prix Suntory, ainsi que Kyōiku to byōdō (Education et égalité), 2009, Chūkōshinsho.

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