Dossier spécial La question des manuels d’histoire japonais
Manuels d’histoire : les relations entre le Japon et ses pays voisins

Kawashima Shin [Profil]

[08.06.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | Русский |

Les manuels d’histoire japonais provoquent des tensions à répétition avec la Chine, la Corée du Sud et d’autres pays voisins. M. Kawashima Shin, professeur adjoint à l’Université de Tokyo (et membre du comité de rédaction de nippon.com), spécialiste de l’histoire de la diplomatie et de la politique asiatique, en analyse l’arrière-plan historique.

 Le 27 mars 2012 a été rendu public le contenu des nouveaux manuels pour l’enseignement secondaire édition 2013. Cette année, les principaux points en discussion étaient la description du séisme et de l’accident nucléaire de mars 2011 et l’augmentation du contenu en relation avec les programmes scolaires post « éducation sans pression ». Néanmoins, à l’étranger, ce sont surtout les aspects historiques et territoriaux qui ont attiré l’attention.

Les points qui relèvent de l’histoire et du territoire national dans les manuels scolaires affectent directement la diplomatie en Asie orientale, du fait qu’ils touchent à la question de la perception de l’Histoire. Les relations internationales en Asie orientale progressent rapidement vers une intégration économique de la région, tout en englobant des questions de sécurité. Plus les biens et les personnes circulent librement, plus le risque augmente d’une confrontation irrationnelle des sentiments nationaux. D’autant plus que l’Asie orientale n’est pas uniquement constituée de nations démocratiques. Comment réaliser la réconciliation entre des pays de systèmes politiques différents ? La situation de la région est décidément différente de la réconciliation franco-allemande par exemple, qui s’est réalisée par un processus d’intégration politique et économique.

À cet égard, la question de la perception historique ainsi que celle des manuels scolaires est capitale pour la stabilité des relations internationales en Asie orientale. Je voudrais ici analyser la question des manuels scolaires dans son contexte historique.

Histoire de la question des manuels scolaires et son contexte

(1) Histoire et contexte de la question des manuels scolaires d’avant-guerre

En fait, les manuels d’histoire posent des problèmes en Asie orientale depuis près de 100 ans. Évidemment il y eut le problème des manuels scolaires compilés par le Japon et utilisés dans l’enseignement primaire et public à Taïwan et dans la péninsule coréenne à l’époque de la colonisation. Entre la Chine et le Japon, la question des manuels scolaires surgit comme problème diplomatique dès 1914, quand le Japon protesta que les manuels scolaires chinois développaient des éléments anti-japonais.

En réalité, le livre contesté par le Japon n’était pas un manuel scolaire mais un livre de lecture complémentaire. Le problème était par conséquent restreint. Mais dans la deuxième moitié des années 1910, certaines mentions des manuels scolaires chinois, soumis à l’approbation de la section de l’éducation du gouvernement chinois ont créé un problème diplomatique entre le Japon et la Chine. Car, pour promouvoir le « peuple chinois », les manuels chinois affirmaient en de nombreuses occurrences les différences essentielles entre les positions de la Chine et du Japon, alors même que ces manuels étaient fortement influencés par les manuels japonais. En outre, si le Japon avait tendance à se présenter comme un pays civilisé et un État moderne, impliquant un regard négatif sur la Chine, la Chine, de son côté, condamnait l’invasion du Japon pour renforcer la cohésion nationale de sa population.

En 1931, lors de l’incident de Mandchourie, le Japon affirma que les mouvements anti-japonais en Chine constituaient une violation des droits japonais reconnus par traité et que les manuels scolaires soutenaient ces mouvements. Ces manuels furent soumis à la commission Lytton en tant que pièces à conviction. De leur côté, les Chinois scrutaient eux aussi les manuels scolaires japonais, et présentèrent une liste de mentions jugées offensantes ou « anti-chinoises ». En conséquence de quoi, quand la Société des Nations se prononça sur le rapport Lytton, une nouvelle polémique s’éleva à propos de l’interprétation de la guerre russo-japonaise et de l’histoire moderne.

Dans le Mandchoukouo fondé en 1932 ainsi que dans les territoires occupés en Chine, le Japon caviarda (censura) les manuels scolaires de la République de Chine, avant de distribuer dans un deuxième temps des manuels scolaires favorables au Japon. De son côté, le gouvernement nationaliste à Chongqing édita des manuels scolaires fortement anti-japonais. La guerre se développa ainsi accompagnée d’une opposition entre les deux pays sur la conception des « manuels scolaires » et sur la « perception de l’histoire ».

(2) La défaite du Japon et les questions à propos de l’histoire

Suite à la défaite japonaise, de nouveaux manuels scolaires furent édités en Corée du Sud. À Taïwan, dans l’ancien Manchoukouo et dans tous les autres territoires que le Japon avait contrôlés, furent généralement édités des manuels scolaires de la Chine nationaliste. Cependant, cela ne constitua pas la fin du problème des manuels scolaires. Au Japon, sous le contrôle du Grand Quartier Général des forces d’occupations (GHQ en anglais), la démocratie et le pacifisme furent introduits dans les manuels scolaires. En revanche, les revendications chinoises ne furent pas inclues. Seul point acquis : le terme « Shina » considéré comme dépréciatif pour désigner la Chine fut banni des manuels scolaires et de toute publication pour répondre à la ferme volonté du gouvernement de la Chine nationaliste.

Après la guerre, la République de Chine avait globalement hérité de la vision historique de l’époque de la guerre sino-japonaise. Lors de la proclamation de la République populaire de Chine en 1949, la conception de l’histoire révolutionnaire du nouveau régime poussa à « réévaluer » l’histoire. Ainsi, à Beijing aussi bien qu’à Taipei, on a toujours commémoré la victoire sur le Japon. C’est autour de ces années-là qu’un slogan d’alerte est lancé par les pays voisins particulièrement sensibles à la « résurgence du militarisme japonais », qui deviendra leur phrase fétiche, pour peu que se produise un rapprochement entre les États-Unis et le Japon, ou au moindre mot de travers de la part d’un homme politique japonais.

De notre côté, au Japon, les intellectuels d’après-guerre ont lancé le débat sur « la responsabilité de la guerre ». Plusieurs procès ont également porté sur « l’inconstitutionnalité du contrôle des manuels scolaires ». Surtout, un débat sincère sur la responsabilité de la guerre s’est tenu dans les années 1950-60, mais dans un cadre essentiellement « nippo-japonais ». Il n’y avait quasiment aucune place pour la Chine d’y participer ou d’en être informée.

En ce qui a trait à la Corée du Sud, d’un autre côté, dans le cadre de la signature du traité fondamental nippo-coréen, le positionnement par rapport au traité d’annexion de 1910, le problème du traitement des personnes originaires de la péninsule coréenne et de leurs descendants au Japon, ainsi que certaines déclarations de la part des politiciens japonais ont fait scandale. Les questions relevant de l’histoire sont donc traitées relativement au grand jour.

  • [08.06.2012]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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