Dossier spécial Changements en vue dans la situation de la péninsule coréenne
Les relations Japon-Corée du Sud dans un tournant 

Kimiya Tadashi [Profil]

[19.11.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Qu’il s’agisse de la question du statut de l’île de Takeshima ou du problème des « femmes de réconfort », les relations entre le Japon et la Corée du Sud connaissent un certain nombre de frictions récurrentes. Le présent article explore les options, en vue de construire une relation stratégique qui bénéficierait aux deux côtés.

Un cycle de frictions à répétition

Depuis un an environ, les relations entre le Japon et la Corée du Sud connaissent un certain nombre de discordes. Si le point le plus chaleureux des relations bilatérales a eu lieu vers octobre 1998, quand le Premier Ministre japonais de l’époque Obuchi Keizô et le Président coréen Kim Dae-jung déclarèrent que les deux pays allaient signer un accord de partenariat. Depuis lors, ces relations ont à vrai dire échoué à évoluer, et semblent même avoir régressé. Nous pouvons même parler de 14 « années perdues » pour les liens entre le Japon et la Corée du Sud.

Il nous suffit de regarder en arrière pour nous apercevoir que les relations nippo-coréennes étaient plutôt bonnes au moment où Roh Moo-hyun est devenu président de la République de Corée en 2003. Mais un certain nombre de problèmes ont pris de l’ampleur dans la seconde moitié de son mandat, en premier lieu le litige territorial concernant le groupe d’îlots appelé Takeshima en japonais et Dokdo en coréen. Le président Roh a alors modifié sa ligne, pour une position dure qui a virtuellement conduit à une situation de guerre diplomatique. Le président Lee Myung-bak succéda à Roh en 2008, et de nouveaux espoirs de relations amicales germèrent. À cette époque, le gouvernement Lee semblait décidé à suivre une ligne pragmatique en matière de relations internationales, dans le moment même où, au Japon, un nouveau gouvernement dirigé par Hatoyama Yukio, réputé adhérer à une vision progressiste de l’histoire, se mettait en place.

Malheureusement, ces espoirs furent de nouveau déçus. Certes, pendant le mandat du président Lee les deux pays se sont accordés à élargir les arrangements monétaires, mais aucun progrès sensible n’a été atteint dans aucun autre domaine. Des discussions ont bien eu lieu en direction de l’établissement d’un accord de marché commun, mais les efforts pour les mener à bien ont été très insuffisants. En revanche, des frictions se sont répétées chaque fois qu’un officiel japonais faisait une déclaration sur « Takeshima, partie intégrante du territoire japonais ».

Les demandes de compensation et le problème de la Vision de l’Histoire refont surface

Le dernier round en date de ces frictions récurrentes s’est trouvé relancé de façon assez surprenante en août 2011. C’est un arrêt de la Cour Constitutionnelle de la République de Corée qui a mis le feu aux poudres. Dans un arrêt rendu en août 2011, la Cour Constitutionnelle a estimé le gouvernement coréen coupable de ne pas exiger la résolution du contentieux sur les compensations demandées par les anciennes « femmes de réconfort » utilisées comme esclaves sexuelles sous l’occupation japonaise de la péninsule coréenne. La question des exigeances coréennes en réparation a fait l’objet d’un traité bilatéral en 1965. Depuis lors, le gouvernement japonais soutient que cet accord met un terme à tous les problèmes antérieurs, alors que le gouvernement coréen persiste à dire que des questions comme celles des anciennes « femmes de réconfort » survivantes ne sont pas couvertes par le traité. La Cour Constitutionnelle a jugé que le gouvernement sud-coréen violait la Constitution en laissant en suspens cette question sans ouvrir de négociation avec le Japon au nom des « femmes de réconfort ». La Cour a donc exigé que le gouvernement entame de telles négociations.

Le comité coréen pour les « Femmes soumises à l’esclavage sexuel par l’armée japonaise » organise régulièrement des rassemblements devant l’Ambassade du Japon à Séoul, rassemblement connus sous l’appellation : « Manifestations du mercredi ». En septembre 2011, le comité annonça le projet de dresser une statue représentant une jeune fille coréenne en costume traditionnel à proximité de l’ambassade, en hommage aux « femmes de réconfort ». Tokyo adressa une protestation à Seoul, mais celle-ci fut ignorée et la statue fut inaugurée en décembre de la même année. Le Premier Ministre japonais Noda Yoshihiko aborda cette question peu après, à l’occasion d’un sommet avec le Président coréen Lee à Kyôto. Noda demanda le retrait de la statue, et le président Lee répondit que ce qui était important était que le Japon s’engage de façon constructive à donner réparation aux anciennes « femmes de réconfort », clôturant la rencontre dans une atmosphère amère.

En outre, le système judiciaire coréen a porté un nouveau coup à la doctrine japonaise selon laquelle toutes les questions d’indemnisation ont été réglées par l’accord de 1965. Le point en question ici porte sur la légalité de l’annexion de la péninsule coréenne par le Japon en 1910 et l’administration du territoire sous la loi japonaise jusqu’en 1945, période pendant laquelle des travailleurs coréens ont été enrôlés de force par des entreprises japonaises. La position coréenne officielle est que cette annexion était illégale et invalide, ce qui ouvre la porte à demande en dommages intérêts de la part de ces anciens travailleurs forcés. En mai 2012, dans un arrêt qui a inversé toute la jurisprudence antérieure, la Cour Suprême de la République de Corée a jugé que les entreprises japonaises concernées avaient l’obligation d’indemniser les dits travailleurs coréens pour salaires non payés. Cette décision a conduit à une bataille juridique autour de visions contraditoires de l’histoire, fournissant des motifs de s’interroger sur la validité de la voie politique tracée par le Traité de 1965 sur les Relations Fondamentales entre le Japon et la République de Corée. Pousée jusqu’au bout, cette logique pourrait même forcer à l’annulation et à la renégociation du Traité.

La résurgence de ce problème historique a porté un coup de frein à la coopération nippo-coréenne en matière de sécurité. Des articles dans la presse sud-coréenne ont ainsi diffusé l’idée que la révision par le Japon de sa Loi Fondamentale sur l’Énergie Atomique en 2012 ouvrait la porte au développement d’armes nucléaires, et que le Premier Ministre Noda voulait modifier l’interprétation de la clause de renonciation à la guerre de la Constitution japonaise de manière à permettre des actions militaires pour défense collective. Il ne fait aucun doute que les Coréens redoutent de voir le Japon s’engager dans une voie qui lui permettrait de redevenir une puissance militaire. En réaction au mouvement de son opinion publique, le gouvernement coréen a effectué un revirement d’attitude. Alors qu’il se préparait à signer avec le Japon un Accord de Sécurité Générale d’Informations Militaires (GSOMIA) pour juin 2012, il mit le sujet de côté à la dernière minute. Derrière cette décision se trouve la pensée qu’il serait plus prudent d’agir précautionneusement en matière de coopération de sécurité, dans une période où de nombreuses personnes, en souvenir du passé d’agression du Japon, sont d’avis que le Japon a échoué à exprimer des remords sincères pour ses mauvaises actions passées et chercherait à redevenir une puissance militaire.

  • [19.11.2012]

Professeur de l’initiative interfaculté des sciences de l’information à l’Université de Tokyo. Né à Shizuoka en 1960. Diplômé en Science politique de l'Université de Tokyo en 1983. Obtient un doctorat en politique comparée et politique coréenne de l’Université de Corée en février 1992. Complète ses études doctorales en droit et sciences politiques à l’Université de Tokyo en mars 1993. Vice-directeur du Centre d’études coréennes contemporaines de l’initiative interfaculté des sciences de l'information, Université de Tokyo. Dans de nombreux articles, le professeur Kimiya réinterprète l’évolution des relations politiques et économiques de l’après-guerre en Asie orientale en insistant sur la position objective de la pénisule coréenne en « première ligne » de la guerre froide, et sur les « contours » de l’Asie orientale. Parmi ses ouvrages : Kokusai seiji no naka no gendaishi Kankoku (Histoire moderne de la politique internationale de la Corée du Sud) , éd. Yamakawa, 2012.

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