Dossier spécial Le deuxième gouvernement Abe : un examen du nouveau paysage politique
L’ordre du jour de M. Abe analysé sur trois fronts

Kitaoka Shin’ichi [Profil]

[01.03.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية |

Pour faire face aux difficultés auxquelles le Japon se trouve confronté à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières, le premier ministre Abe Shinzô va devoir faire montre de fermeté dans l’exercice du pouvoir et, dans les politiques qu’il met en œuvre, d’un réalisme qui ne s’encombre pas d’idéologie.

Les questions auxquelles le second gouvernement de M. Abe va devoir s’atteler

Le Parti libéral-démocrate a remporté une importante victoire lors de l’élection du 16 décembre 2012 à la Chambre des représentants. Dix jours plus tard, Abe Shinzô, le président du PLD, accédait, pour la seconde fois dans sa carrière, au poste de premier ministre et mettait fin par la même occasion à trois ans et trois mois de règne du Parti démocrate du Japon (PDJ). Mais, comme beaucoup de commentateurs l’ont relevé, la part des suffrages obtenue par le PLD dans les circonscriptions soumises à la représentation proportionnelle était à peu près la même que lors de l’élection de 2007 à la Chambre des conseillers, où il avait été battu par le PDJ. Cette fois-ci, ce sont la réduction brutale de la base de soutien du PDJ et l’essor de formations nouvelles, notamment le Parti de la restauration du Japon et Votre parti, qui ont fait la différence.

Le PLD a certes remporté une majorité confortable à la Chambre basse, mais cela ne veut pas dire que la population japonaise ait placé sa confiance dans M. Abe en tant que personne, qu’elle adhère à son idéologie droitière ou qu’elle juge le PLD compétent. Or le nouveau gouvernement Abe se trouve confronté à de sérieux problèmes, qui ne seront pas faciles à résoudre, en dépit du fait qu’il bénéficie d’un taux de soutien supérieur à 60 %(*1). Au cours des six dernières années, le Japon a changé six fois de premier ministre, si bien que l’exercice du pouvoir a perdu toute efficacité. Les gens se rendent compte que cet état de fait n’est pas bon pour le pays et souhaitent sincèrement que le nouveau gouvernement ait une durée de vie raisonnablement longue.

Le gouvernement Abe porte sur ses épaules une lourde responsabilité. Faute de trouver une réponse appropriée aux questions qui se posent au Japon, celui-ci va continuer de décliner en termes de puissance et les rouages de la politique risquent de se gripper. Au vu de cette situation, je veux m’interroger ici sur les questions auxquelles la nouvelle équipe au pouvoir va devoir s’atteler sur trois fronts : l’économie, les affaires internationales et la politique intérieure.

Économie : attendre de voir quelle va être la stratégie de croissance de M. Abe

Sur le front économique, la question la plus sérieuse réside dans l’ampleur des déficits publics — sachant que les recettes fiscales fournissent moins de la moitié des fonds requis — et dans le gonflement subséquent de la dette nationale, qui atteint en gros 200 % du produit intérieur brut. S’il veut réduire ce déficit budgétaire, le gouvernement va devoir s’atteler à un certain nombre de tâches difficiles, et notamment la relance de la croissance en vue d’augmenter les recettes fiscales, la hausse de la taxe sur la consommation et autres prélèvements, la compression des dépenses de sécurité sociale et la rationalisation de l’appareil de l’État.

Le gouvernement Abe s’est donné comme priorité de juguler la déflation et d’insuffler une nouvelle énergie à l’économie. À cette fin, il se propose de prendre un ensemble de mesures en trois volets : assouplissement monétaire, relance budgétaire et stratégie de croissance. Jusque-là, M. Abe était connu pour ses opinions tranchées en matière de politique étrangère et de sécurité, mais depuis son accession à la présidence du PLD en septembre dernier, l’économie est devenue son principal sujet de préoccupation.

Le gouvernement, qui s’est fixé pour objectif une inflation de 2 %, veut renforcer la coopération entre les autorités et la banque du Japon. Ce simple message a suffi à provoquer une dépréciation considérable du yen, bien accueillie par les exportateurs. La mise en place d’un fort budget additionnel est également en préparation et le gouvernement espère que cela servira de tremplin pour l’élaboration du prochain budget. Ce genre de relance budgétaire fait partie de l’arsenal des politiques qu’on peut attendre du PLD. Le monde des affaires a bien accueilli cette perspective, ainsi que la baisse du yen, et les cours de la Bourse ont enregistré des hausses substantielles.

Ce projet de relance n’a pas encore débouché sur des applications concrètes, mais l’espoir peut suffire à faire repartir l’économie et le gouvernement a pleinement réussi à cet égard. Pourtant, les projets de dépenses supplémentaires sont cantonnés dans une large mesure au développement des infrastructures, ce qui n’est pas très différent des affectations de crédits aux travaux publics coutumières aux précédents gouvernements PLD, et ce type d’intervention suscite beaucoup de scepticisme, voire de suspicions de gaspillage, justifiées par bien des expériences passées.

Le troisième volet de la politique économique du nouveau gouvernement est la stratégie de croissance, mais elle n’a pas encore fait l’objet d’un exposé détaillé. Jusqu’ici, le PLD, tributaire du soutien de certains intérêts acquis, s’est montré incapable de se lancer hardiment dans la déréglementation. En ira-t-il autrement cette fois-ci ? Et le parti parviendra-t-il à surmonter ses hésitations quant à la participation du Japon aux négociations du Partenariat transpacifique (TPP) ? Par ailleurs, la réactivation des centrales nucléaires à l’arrêt figure certes à l’ordre du jour du gouvernement Abe, mais il ne sera pas facile de passer à l’acte.

Même si ce train de mesures, baptisé par certains « Abenomics », donne de bons résultats, cela ne suffira pas à résoudre les problèmes budgétaires du gouvernement, qui va sans doute devoir procéder à des hausses de la taxe sur la consommation et autres prélèvements, juguler les dépenses de sécurité sociale et rationaliser l’appareil d’État.

Le gouvernement Abe va-t-il se montrer capable de freiner la hausse des prestations publiques de retraite et autres dépenses liées à la protection sociale en prenant des mesures pour augmenter l’âge du départ à la retraite et réduire les prestations versées aux retraités et autres bénéficiaires ? Cela risque d’être d’autant plus difficile que le PLD est lourdement tributaire du soutien des personnes âgées. Pendant la dernière campagne électorale, les libéraux-démocrates ont proclamé que leur parti avait changé au cours des trois années où ils n’étaient pas au pouvoir. Pour être vraiment crédible, le PLD doit surmonter sa propension aux dépenses de travaux publics, miser résolument sur la déréglementation, coopérer plus étroitement avec d’autres pays, et, malgré l’hostilité de l’opinion publique, augmenter les impôts et tailler dans les dépenses de protection sociale. La réalisation de ce programme va exiger des efforts acharnés.

(*1) ^ Le chiffre a atteint 71% si l’on en croit une étude du Yomiuri Shimbun en date du 10 février 2013.

  • [01.03.2013]

Professeur au Collège doctoral de recherche politique (GRIPS). Président de l’Université internationale du Japon. Spécialiste de l’histoire de la politique et de la diplomatie japonaises. Né en 1948. Docteur en droit de l'Université de Tôkyô. A été professeur à l'Université Rikkyô et à l’Universiuté de Tokyo ainsi qu’ambassadeur (vice-représentant permanent du Japon) aux Nations unies. Parmi ses ouvrages récents, figurent Nihon seiji no hôkai : Daisan no haisen o dô norikoeru ka (L’effondrement de la politique japonaise : comment surmonter la troisième défaite du Japon) et Kanryôsei to shite no Nippon Rikugun (L’armée impériale japonaise en tant que bureaucratie).

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