Dossier spécial 11 mars, deux ans après
Un printemps tardif au Tôhoku (2ème partie)
La clef de la reconstruction : assurer le logement permanent

Kikuchi Masanori [Profil]

[19.04.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Le littoral du Nord-Est du Japon dévasté par le tsunami de mars 2011 est loin d’être sorti d’affaires : la reconstruction de l’habitat et des infrastructures va exiger un effort considérable. Le journaliste Kikuchi Masanori a visité la région pour rendre compte des progrès du retour à la normale.

Rikuzen-Takata : une ville et un paysage anéantis

En visite à Rikuzen-Takata, dans le département d’Iwate, je m’arrête sur un chantier pour discuter avec un jeune résident travaillant à l’un des projets de « reconstruction » de la région. Sous un soleil de plomb qui darde ses rayons sur son visage déjà bronzé, il m’aide à m’orienter dans un paysage pratiquement dénué de repaires.

« Si vous continuez à marcher vers le nord en partant de la zone commerciale de la gare, que vous voyez ici, la route gravit une colline qui abrite un sanctuaire shintô, là où il y avait jadis un vieux château », me dit-il. Après un moment d’étonnement, je comprends que nous nous trouvons à l’emplacement même de l’ancien centre-ville — la place de la gare de Rikuzen-Takata. Il n’y a plus une trace du bâtiment de la gare ou des voies ferrées ; tout ce qui reste, c’est un squelette de quai. « Jadis », ajoute-t-il, « on voyait l’océan, au sud, et la forêt de pins qui longeait le littoral. »

Les 2 kilomètres de plage de sable blanc, bordée du vert sombre des pins, constituent le site de Takata Matsubara, reconnu comme l’un des plus beaux paysages du Japon et intégré dans le parc national Rikuchû Kaigan. Le littoral, avec ses arbres vieux de 300 ans, attirait un grand nombre de touristes avant que le tsunami du 11 mars 2011, d’une amplitude telle qu’il ne s’en produit qu’un par millénaire, n’y sème la dévastation.

La catastrophe a fait 1 700 morts à Rikuzen-Takata et beaucoup de rescapés sont partis par la suite. Aujourd’hui, la ville compte officiellement 20 000 habitants, soit 4 000 de moins qu’avant la catastrophe. Ici, où battait jadis le cœur de la ville, il n’y a plus trace d’habitat humain. Hormis une poignée de bâtiments en cours de démolition, il ne reste qu’un terrain vague envahi par les mauvaises herbes.

La forêt de pins qui bordait la côte s’est elle aussi évanouie. Disparu également le célèbre pin solitaire « miraculeusement » laissé debout par le tsunami. Rongé par l’eau de mer, le vieil arbre élancé, symbole d’espoir, a dû être abattu. À l’emplacement où il se dressait, la ville est en train d’ériger un monument à sa mémoire.

La montagne de débris qui recouvrait la ville a été dans une large mesure évacuée. Mais, en l’absence de la moindre construction neuve, le mot « reconstruction », si souvent répété, sonne un tantinet creux au centre de Rikuzen-Takata.

Après enlèvement des décombres de l’ancien centre-ville, il ne reste de Rikuzen-Takata que des terrains vagues qui s’étendent dans toutes les directions. Au sommet de la colline lointaine au centre de la photo, se dressait jadis le château de Takata. L’objet rouge au premier plan est tout ce qui reste d’un monument qui se trouvait à proximité du rond-point situé devant la gare de chemin de fer de Rikuzen-Takata.

Sur une carte des environs, je repère la colline mentionnée par le jeune homme : à un kilomètre environ de la gare et à 2 kilomètres du rivage, une butte d’une cinquantaine de mètres de hauteur abrite quelques sanctuaires shintô. C’est là qu’à l’époque médiévale se dressait le château de Takata, perché sur la colline qui dominait la plaine. Seuls les gens qui ont fui jusqu’au château, tout en haut de la colline, ont échappé aux vagues gigantesques — plus de quinze mètres de haut — qui ont détruit la ville en contrebas.

Alors que je déambule aux alentours du vieux château, je tombe sur une bâtisse inhabituelle : la Maison pour tous, un centre communautaire achevé en novembre dernier. Les collectivités sinistrées des départements d’Iwate et de Miyagi comptent en tout six de ces centres, construits par une équipe d’architectes menée par Ito Toyo, un architecte de renommée mondiale, sans que les collectivités n’aient rien à débourser. Celui-ci, bâti à Ôishi, sur les hauteurs de Rikuzen-Takata, fait un usage étonnant de grands cèdres délavés par les eaux du tsunami. Tous les jours, le centre accueille les occupants des logements provisoires des alentours, qui viennent échanger des nouvelles et bavarder.

« Si nous avons un lieu de rencontre comme celui-ci, c’est grâce au travail acharné de nombreux volontaires », dit Sugawara Mikiko, une victime locale du tsunami qui aide à la gestion du centre. « Mais maintenant, il y a de plus en plus de visiteurs à la ville qui viennent regarder et poser des questions, et nous n’avons ni le personnel ni les fonds pour les accueillir. »

  • [19.04.2013]

Né en 1965 à Hokkaidô. A été journaliste au quotidien Hokkaidô Shimbun, puis journaliste indépendant. Écrit des reportages basés sur des interviews et des chroniques à caractère social pour des revues comme Aera, Chûô Kôron, Shinchô 45 et President.

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