Dossier spécial 11 mars, deux ans après
Les morts qui appellent et le chagrin invisible

Wakamatsu Eisuke [Profil]

[11.04.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Dialoguer avec les morts, considérer que l’on vit avec eux, c’est de ce point du vue qu’il faut partir pour aller vers la véritable reconstruction, affirme un critique connu au Japon pour la force de ses propos. Il ne faut pas négliger la présence des morts pour vivre dans le monde post-11 mars 2011, nous dit-il.

Pour sa part, l’auteur s’estimera payé de sa peine si, en cherchant à identifier le lieu et le sujet du témoignage, il est parvenu ne serait-ce qu’à planter çà et là des balises qui pourraient orienter les futurs cartographes de la terre neuve éthique. Ou encore, s’il a obtenu que certains des termes consignant la leçon cruciale de ce siècle soient corrigés, certains mots bannis, et certains compris autrement.

Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz (Traduction : Pierre Alferi, Editions Payot et Rivages, 1998)

Deux ans ont passé depuis le grand tremblement de terre de l’Est du Japon, mais la reconstruction demeure une question urgente. Il faut qu’elle devienne une réalité. Mais le moment n’est-il pas venu de vérifier encore une fois ce qui a été détruit, pris, ce que nous avons perdu ? Pour retrouver ce qui a été perdu, il faut se souvenir de ce qu’on avait. Ce travail devrait nous permettre de prendre conscience de ce qui n’a pas disparu.

Un dialogue avec les morts au-delà du chagrin

Dans un article paru dans l’édition du matin de l’Asahi Shimbun du 3 mars 2013, une journaliste en reportage à Rikuzen-Takata, une ville quasiment détruite par le tsunami, s’entretenait avec un homme âgé qu’elle avait déjà interviewé un an auparavant. « Je suis heureux quand je rêve de lui. Parce que je peux lui parler », lui disait-il à propos de son petit-fils, Yûta.

Ce petit garçon a été emporté par le tsunami juste avant qu’il n’entre à l’école primaire. Tel que son grand-père l’avait vu en rêve un an après, il avait grandi et portait l’uniforme de l’équipe de base-ball comme les autres élèves. Dans ce rêve, le grand-père lui disait sa joie de le voir en pleine forme avec ses camarades. Ses propos se concluaient ainsi : « J’ai perdu Yûta, ma femme et ma sœur aînée. Et je me suis demandé comment j’allais pouvoir continuer à vivre. Mais j’y arrive parce que Yûta est avec moi quand je parle à sa photo. » 

Que pouvons-nous penser de cette déclaration ? Le chagrin de ce vieillard dépasse l’imaginable. Il ne fait aucun doute qu’il n’est pas le seul sur les lieux de la catastrophe à dire ce genre de choses. Ses lamentations expriment son émotion face à la mort de ses proches. Du point de vue de la Tiefenpsychologie (psychologie des profondeurs), rêver des morts dirait son désir inconscient ? Devons-nous le comprendre de cette manière, même sans le dire explicitement ?

Ce que désire le vieil homme est probablement tout autre chose. Il souhaite que nous prenions pour argent comptant ce qu’il nous dit. Il ne veut pas que nous comprenions la raison de son chagrin. Elle est évidente, ne fait aucun doute. Ce qui est important, c’est le dialogue avec son petit-fils au-delà du chagrin. Plutôt que d’accepter sa tristesse, il demande à un tiers d’accepter comme réel cet appel de son petit-fils qu’il croyait ne plus pouvoir rencontrer puisqu’il est mort.

Ce vieillard qui croyait qu’après la perte de sa femme, son petit-fils, sa sœur aînée, sa vie n’avait plus de sens se met un jour à parler à la photo de son petit-fils. Ce n’est pas elle qui lui parle. Quand il lui fait face, une porte s’ouvre. Elle mène à un temps et un espace inconnus, d’où l’appelle la « voix muette » de son petit-fils. Cette voix ne fait pas vibrer l’air, mais elle touche son âme. Sans cette conversation quotidienne avec son petit-fils par l’intermédiaire de cette photo, il n’aurait probablement pas pu continuer à vivre. Il n’y a ici nulle exagération. Si tel n’était pas le cas, pourquoi raconterait-il cela à quelqu’un qui n’a aucun lien avec lui ? La journaliste précise que son entretien avec ce vieil homme a duré plusieurs heures.

Un présent qui a perdu de vue « l’histoire »

Les pensées qui n’ont nulle part où aller sombrent au plus profond de ceux qui les ont. Les mots qui ne peuvent s’adresser à quelqu’un ne sont pas extériorisés. Quand les mots sont reçus, les événements deviennent plus réels. Le vieil homme ne doute pas de l’existence de son « petit-fils qui vit ». Mais il souhaite rendre plus certaine la réalité de sa conversation avec lui. C’est le rôle assigné à la tierce personne. Parfois, recevoir les paroles de quelqu’un qui est au bord du désespoir peut le sauver.

Kobayashi Hideo a dit que « l’histoire » est le chagrin de la mère qui a perdu ses enfants. Ces mots ont été interprétés de manières diverses. On les a critiqués comme une expression émotionnelle faisant de l’histoire des événements individuels. Mais que serait une histoire qui refuserait d’être illuminée par les émotions des individus ? Il est permis de penser que ce ne serait qu’une vue en coupe des événements racontés du point de vue creux qu’est la valeur de l’époque.

L’« histoire » dont parle Kobayashi, c’est le quotidien de ce vieillard. Ce n’est pas ce qu’on entend par l’ « interpretation de l’histoire ». L’« histoire » ne peut être une raison pour revendiquer un droit. Mais elle est une raison pour nouer des relations avec des autres chaque jour.

Pour une mère qui a perdu son enfant, rien n’est aussi certain que le chagrin, et rien ne lui fournit un lien aussi profond avec son enfant disparu. L’histoire accompagne toujours le chagrin. Pour celui qui nie le chagrin, l’histoire ne raconte pas sa vérité. On comprendra en repensant à sa propre vie que le chagrin est le point de départ de la vie. Cette chose difficile qu’est la « vie » commence au moment où l’on a une vraie expérience du chagrin. Lorsque l’imagination qui naît du chagrin a été perdue, le présent a perdu de vue l’histoire. Le chagrin n’entrave pas le travail de la raison. Il le complète plutôt, le soutient.

  • [11.04.2013]

Ce critique né en 1968 dans la préfecture de Niigata a étudié la littérature française à l’Université Keiô. Son essai, Ochi Yasuo et son époque, a été récompensé par le prix Mita Bungaku. Auteur de livre sur le philosophe Izutsu Toshihiko et Uchimura Kanzô, il a déjà consacré deux essais à la catastrophe du 11 mars 2011.

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