Dossier spécial Apprendre le japonais
Mon apprentissage du japonais : Shirin Nezammafi (Iran)
Sous-titres télévisés et manga : inspiration et tentation

Shirin Nezammafi [Profil]

[21.06.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Pour Shirin Nezammafi, romancière iranienne qui écrit en japonais, les nombreux sous-titres qu’on peut voir à la télévision et les modes d’expression raffinés auxquels recourent les manga ont joué un rôle important dans son apprentissage du japonais.

Les mots respirent comme un être vivant, évoluent. Ils expriment une époque, donnent naissance à des sentiments neufs, changent constamment de forme pour répondre aux besoins de chacun ; même un linguiste ne peut pas tous les connaître.

Cela est vrai pour une langue étrangère, mais aussi pour sa langue maternelle. Dans ma langue maternelle, le persan, je lis des livres et des magazines et je suis évidemment capable de soutenir une conversation, mais lorsqu’il s’agit de lire de la poésie, les mots se dérobent soudain à ma compréhension et je désespère, pourquoi donc suis-je incapable de comprendre ma langue maternelle ?

Les mots, en plus d’être vivants, possèdent plusieurs visages. Pensons, en japonais, à la langue ancienne et au système de politesse, aux expressions idiomatiques en quatre caractères chinois et aux abréviations en katakana, ou encore aux jeux de mots éculés et au langage codé des ados. Chacune de ces facettes recèle tout un monde changeant, difficile à cerner.

C’est pourquoi même si je parle le japonais en tant que langue étrangère, je ne peux pas vraiment dire que je le maîtrise. Je vais revenir sur les moyens mis en œuvre pour exprimer ma pensée en japonais, et pour la communiquer fidèlement à mon interlocuteur.

La richesse des sous-titres des émissions de variétés

Pour parvenir à me faire comprendre en japonais, la télévision m’a été d’une grande aide. Je ne parle pas des séries télévisées, des documentaires ou des informations, mais des émissions de variétés et de leurs conversations sans apprêt, comme dans la vraie vie.

Les émissions de variétés japonaises sont particulières. Leur univers de gags et de plaisanteries est déjà un monde à part entière, mais, par-dessus tout, les sous-titres qui reprennent les paroles des intervenants sont uniques.

Moi qui pensais que les sous-titres étaient réservés aux films de cinéma, quelle a été ma surprise quand j’ai vu ces sous-titres en japonais s’afficher les uns après les autres ! Les caractères apparaissaient soudain, disparaissaient, changeaient de couleur, de taille, traversaient l’écran, éclataient en mille morceaux, exprimaient la colère, explosaient comme une bombe… au début, je les regardais comme je l’aurais fait d’une forme d’art distrayante, mais un jour, j’ai pris conscience de leur impact sur moi.

Le flux des sous-titres soulignait toute une gamme de situations : amusement, tristesse, humour, dérapage, blague… Les expressions absentes de ma propre culture, et même le ressenti propre aux Japonais me sont devenus accessibles grâce aux sous-titres des émissions de variétés.

Ne comprenant pas encore très bien le japonais, je contemplais passivement les sous-titres qui défilaient et mes yeux les enregistraient, puis mes oreilles engrangeaient la voix et l’intonation et enfin, mon cerveau décryptait la situation engendrée par les mots.

En outre, comme le japonais n’utilise pas l’alphabet, mais des caractères chinois, les kanji, qui possèdent un sens en eux-mêmes, les sons ne suffisent pas à distinguer les mots. Il existe quantité d’homophones, il est donc nécessaire de savoir lire leur forme écrite.

A la lecture des kanji des sous-titres des émissions de variétés, j’ai commencé à apprendre des mots, en associant les kanji à la réaction des participants. Au début, j’ai ainsi emmagasiné des mots inappropriés et des expressions utilisées seulement par les personnalités du petit écran, mais, grâce à mes amis qui me reprenaient, j’ai compris que les gens normaux n’utilisaient pas ces mots-là, et je me suis peu à peu approchée du japonais courant.

Le processus qui permet de recueillir de précieuses informations saisies en un clin d’œil en passant en voiture devant les bannières qui flottent au vent le long des supermarchés — œufs, lait, riz, moitié prix — est typiquement lié aux kanji.

A la différence de l’alphabet, les kanji n’ont pas besoin d’être déchiffrés, l’œil les identifie sans perdre de temps. Et comme la mémoire visuelle est bien plus forte que la mémoire auditive, les sous-titres en kanji sont un efficace instrument d’apprentissage.

Les manga, terriblement amusants

La télévision m’a énormément aidée pour apprendre à communiquer avec un interlocuteur, et pour comprendre ses paroles. Mais pour l’étape suivante, lire et écrire en japonais, ce sont les manga qui ont beaucoup compté pour moi.

Les manga et leur univers tout en dessins, en mots et en imagination, sont terriblement amusants. Et ils sont aussi un puissant outil. Lorsque j’étais enfant, j’aimais regarder des dessins animés à la télévision, mais j’aimais aussi lire des bandes dessinées. Il ne s’agissait pas de manga japonais, objets dignes de figurer dans un musée pour leurs dessins précis, leurs mouvements nets et leurs vignettes élaborées, mais de bandes dessinées européennes au graphisme simple et aux histoires amusantes. Petite, j’ai lu tout Tintin et tout Astérix, les bandes dessinées faisaient partie intégrante de mon environnement de lecture.

Plus tard, lorsque je suis partie étudier au Japon, grand pays du manga, mon intérêt pour cette forme de lecture s’est encore développé, et il m’est arrivé plus d’une fois de rester huit heures d’affilée dans un café-manga à dévorer une série entière. Le réalisme des dessins, le fil de l’histoire, la fantaisie des planches pleines d’humour même dans les dessins m’ont entraînée dans le monde débordant de tentations du manga.

La télévision et les sous-titres des émissions de variétés m’ont ouvert la voie de la communication, et les manga ont été la muse qui m’a attirée dans l’univers de la littérature en japonais. Avec le recul, mon apprentissage du japonais a été un chemin joyeux, pavé de découvertes.

(D’après l’original japonais écrit le 7 mai. Photo de titre : Aflo)

  • [21.06.2013]

Née en 1979 à Téhéran, en Iran, elle arrive au Japon en 1999 et intègre la faculté d’ingénierie de l’Université de Kôbe en 2000. Diplômée de troisième cycle en 2006 (spécialité ingénierie informatique), elle obtient la même année le Prix des étudiants étrangers pour Salam puis, en 2009, le Prix Bungakukai Shinjin pour Une page blanche. Elle vit aujourd’hui aux Emirats arabes unis.

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