Dossier spécial Apprendre le japonais
Mon apprentissage du japonais : Angus Lockyer (Royaume-Uni)
Apprendre le japonais en le pratiquant

Angus Lockyer [Profil]

[28.06.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Angus Lockyer est venu pour la première fois au Japon à la suite d’une visite au Bureau d’orientation professionnelle de son université, où il est tombé sur une brochure intitulée « Enseigner l’anglais au Japon ». Aujourd’hui, plus de vingt ans après, Angus Lockyer est un spécialiste de l’histoire du Japon. Dans le texte qui suit, il raconte son parcours et son expérience de l’apprentissage de la langue japonaise.

Un voyage imprévu

Ma première visite au Japon a été le fruit du hasard. Vers la fin de mes études de licence, alors que j’étudiais l’histoire occidentale, il m’est venu à l’esprit qu’il me fallait trouver quelque chose à faire ensuite, et je suis allé au Bureau d’orientation professionnelle, où je suis tombé sur une brochure intitulée « Enseigner l’anglais au Japon ». L’idée m’a semblé bonne — une opportunité de faire quelque chose d’autre et de remettre ma décision à plus tard.

J’ai déposé une candidature, passé l’entretien vaille que vaille et, quelques mois plus tard, me suis retrouvé dans une école de commerce d’Iwakuni, dans la préfecture de Yamaguchi, en train d’enseigner l’anglais dans le cadre du Programme japonais d’échange et d’enseignement.(*1)

Ce furent deux années merveilleuses. Pourtant, à mon arrivée, je ne parlais pratiquement pas un mot de japonais. J’avais bien pris un manuel ou deux avec moi avant de monter dans l’avion, mais en fait je ne savais pas lire et à peine parler. En classe, ce n’était pas vraiment problématique ; j’avais la chance d’avoir d’excellents collègues, à Iwakumi comme ailleurs, qui me servaient d’intermédiaires auprès des étudiants et me protégeaient de mes pires égarements. Mais une fois quittée l’école, à la fin de la journée, je ne pouvais compter que sur moi-même. Il m’a donc bien fallu apprendre le japonais.

À gauche : Angus Lockyer à l’École commerciale d’Iwakumi, en 1988. À droite : à Covent Garden, Londres, en 2007, avec des étudiants de l’Université de Tokyo, Études des ressources culturelles.

Mais le problème, c’est que je n’ai jamais été très doué pour les langues. L’apprentissage d’une langue est l’une des choses de la vie qui demande le plus de patience. Or je n’en avais jamais eu beaucoup. Sans compter que c’était ma première visite en Asie et que j’avais donc mieux à faire que de faire semblant d’expliquer le chemin pour se rendre à un salon de beauté, comme mon manuel me le demandait. Je pouvais faire du sport dans différents clubs, rendre visite à des amis habitant d’autres villes, faire le tour des îles, sans parler d’explorer les merveilles de la nourriture et des boissons japonaises.

En fin de compte, c’est la dernière de ces tâches qui a sauvé la situation. Quand on s’efforce d’apprendre une langue, l’immersion est difficile, mais efficace. Or je passais toutes mes journées, de 8h à 17h, au milieu d’étudiants et de professeurs en train de parler en japonais. Je ne tardai pas à me rendre compte que, dans telle ou telle situation, ils utilisaient une certaine combinaison de sons, qui semblait déclancher une certaine réponse. C’est ainsi que peu à peu, en faisant comme mon père, qui était un grand imitateur, je me suis mis à employer les mêmes sonorités, qui semblaient avoir l’effet souhaité.

En classe, toutefois, je faisais attention. Au basket ou au judo, c’était plus facile, mais c’était le soir que les barrières semblaient fondre. Si je voulais commander à manger ou à boire, discuter avec la personne qui officiait derrière le bar, m’informer sur la ville où je vivais, il fallait bien que je parle japonais. Et c’est ce que j’ai fait — avec un vocabulaire très réduit et une grammaire déplorable, ce qui semblait d’ailleurs perdre de son importance après deux ou trois bières. Au moins (me disais-je), ma prononciation n’était pas trop mauvaise. Même si on ne comprenait rien à ce que je disais, songeais-je en sirotant mon saké, peut-être cela ressemblait-il à du japonais.

Une bonne conversation, un bon verre et un bon plat dans un bistrot de Kyoto.

 

Apprendre en faisant

Deux ans plus tard, je quittai Iwakuni, toujours sans avoir lu mes manuels. Mais je savais que je voulais apprendre à mieux connaître le Japon et que, pour ce faire, je devais perfectionner mon japonais. Quand je me décidai finalement à prendre des cours, d’abord à Tokyo puis à Seattle, je m’aperçus qu’il me restait beaucoup de progrès à faire. Je constatai que les combinaisons de sons avaient en gros la signification que je leur attribuais, même si je parlais souvent le « yamaguchi joshikô-ben » (le dialecte des lycéennes de Yamaguchi). Mais la mémorisation de la grammaire et du vocabulaire m’inspirait toujours aussi peu. J’avais progressé un tantinet, mais pas en termes de patience.

Au bout du compte, c’est en le pratiquant, comme je l’avais fait depuis le début, que je parvins à apprendre le japonais. À Seattle, je me plongeai dans la lecture des nouvelles de Murakami Haruki et entrepris de traduire Murakami Yasusuke.(*2) Au nord de la Californie, je me mis à l’étude des sources historiques, depuis les journaux ordinaires du Japon d’après-guerre jusqu’aux documents en sôrôbun(*3) du gouvernement de Kamakura (1185-1333), en passant par les étranges hybrides de l’ère Meiji (1868-1912). Peu après, j’étais de retour au Japon, fréquentant les bibliothèques et discutant avec les collègues qui, aujourd’hui encore, me soutiennent dans mon travail.

Il y a deux ans, le Programme japonais d’échange et d’enseignement a organisé un symposium à Tokyo pour célébrer son vingt-cinquième anniversaire. Je ne sais pas trop pourquoi, mais j’ai été invité à y participer, ce qui m’a par ailleurs fourni l’occasion de revenir à Yamaguchi et de remercier de vieux amis. Je manque encore un peu trop de confiance quand je dois m’exprimer en japonais formel. Lors du symposium, j’ai dû lire un texte traduit par un ami. Mais une fois à la izakaya (bistrot japonais), j’étais dans mon élément. Dans les deux endroits, je pense que mon discours passait ; peut-être même voulait-il dire quelque chose.

(D’après l’original anglais écrit le 10 mai 2013. La photographie de titre a été prise au Musée d’art Okamoto Taro, à Kawasaki. M. Lockyer a écrit un texte sur l’artiste lié à l’Exposition universelle d’Osaka de 1970.)

(*1) ^ Le PJEE a vu le jour en 1987, avec la coopération des gouvernements des pays participants. En juillet 2012, 4 300 personnes provenant de 40 pays y participaient.

(*2) ^ Célèbre économiste japonais (1931-1993). À sa mort, Murakami Yasusuke était directeur du Centre des communications mondiales de l’Université internationale du Japon.

(*3) ^ Langue littéraire traditionnelle du Japon, totalement différente du japonais parlé.

  • [28.06.2013]

Maître de conférences en histoire du Japon, École d’études orientales et africaines (SOAS), Université de Londres. Né à Singapour en 1966, il a grandi en Grande-Bretagne. A obtenu en 1988 une licence d’histoire (avec mention) de l’Université de Cambridge, après quoi il a enseigné l’anglais pendant deux ans dans la préfecture de Yamaguchi, dans le cadre du Programme japonais d’échange et d’enseignement. A obtenu en 1993 une maîtrise d’économie politique de l’Université de Washington, puis un doctorat d’histoire de l’Université Stanford en 2000. A été chargé de cours invité au Musée national d’ethnologie du Japon de septembre 2007 à juin 2008. Occupe sa position actuelle depuis 2004. Auteur, entre autres écrits, d’un chapitre de « The Historical Consumer : Consumption and Everyday Life in Japan, 1850-2000 » in From Corporate Playground to Family Resort : Golf as Commodity in Postwar Japan (Palgrave Macmillan, 2011, « Le consommateur à travers l’histoire : consommation et vie quotidienne au Japon, 1850-2000 », in Du terrain d’entreprise à la résidence familiale : le golf en tant que marchandise dans le Japon d’après-guerre).

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