Dossier spécial Le Japon et la Corée du Sud sont-ils voués à la méfiance mutuelle ?
Pourquoi Séoul et Tokyo n’arrivent-ils pas à s’entendre ?

Kimura Kan [Profil]

[12.02.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Le refroidissement actuel des relations entre le Japon et la Corée du Sud a de quoi surprendre si on le compare avec la relative chaleur qui les caractérisait en 2006, quand Abe Shinzô a entamé son premier mandat de premier ministre. Les raisons de cette évolution tiennent aux mutations qui se sont produites entre-temps dans la situation de la Corée du Sud.

« Le “monstre” est lâché. En mai dernier, quand un homme âgé de 95 ans, qui avait connu la période de domination du Japon sur la péninsule coréenne, a suscité par ses propos sur les beaux jours de la tutelle coloniale une telle rage chez un homme d’une trentaine d’années que ce dernier s’est emparé de la canne du vieillard et l’a battu à mort. Un homme qui avait vécu cette période a été brutalement assassiné par un autre qui ne l’avait pas connue. Tel est le monstre anti-japonais, et personne ne peut l’arrêter. »

Les manifestations anti-japonaises attirent de moins en moins de monde

Depuis la visite effectuée en août 2012 par Lee Myung-bak, le président sud-coréen de l’époque, aux rochers Liancourt (appelés Dokdo par la Corée du Sud, qui les place sous son contrôle de facto, et Takeshima par le Japon qui les revendique—n.d.l.r.), les Japonais s’intéressent de plus en plus au mouvement « anti-japonais » en Corée du Sud. La citation reproduite ci-dessus est extraite de la bande sonore d’un clip diffusé lors d’une émission hebdomadaire japonaise d’actualités et d’opinion (Jôhô 7 days Newscaster, Tokyo Broadcasting System Television, 9 novembre 2013). Les médias japonais proposent presque tous les jours des récits de ce genre sur les activités anti-japonaises, diverses mais toujours extrémistes, dont la Corée du Sud est le théâtre.

La teneur de ces reportages est-elle exacte ? Il est vrai que le gouvernement sud-coréen a durci sa position sur la question territoriale et celle des interprétations de l’histoire (notamment en ce qui concerne la colonisation de la péninsule coréenne par le Japon), deux sujets qui pèsent sur la relation entre les deux pays. Depuis son intronisation, la présidente Park Geun-hye refuse de participer à une rencontre au sommet avec le premier ministre Abe Shinzô, et aucun moyen de sortie de cette impasse bilatérale ne se profile à l’horizon. Les médias sud-coréens présentent eux aussi les choses sous un jour négatif et adoptent une rhétorique dure pour attaquer le virage « droitier » du gouvernement Abe. Et, comme le montrent les chiffres du tableau ci-joint, la tendance à long terme va vers l’augmentation de la fréquence des références aux questions liées à l’histoire et au litige territorial entre les deux pays.

Références à des questions liées au Japon dans Chosun Ilbo, 1945-2009

  manuels scolaires femmes de réconfort Teishintai (Corps des femmes volontaires pour le travail) Yasukuni Jinja+Sanpai (sanctuaire shintô+visites cultuelles)
1945-49 0 0 0,1618123% 0 0
1950-54 0 0 0 0 0
1955-59 0,06427% 0 0 0 0
1960-64 0 0 0 0 0
1965-69 0,05992% 0 0 0 0
1970-74 0,03898% 0 0 0,11694% 0,01949%
1975-79 0,04597% 0,02298% 0 0,02298% 0,04597%
1980-84 2,76865% 0 0,1173158% 0,02346% 0,23463%
1985-89 1,27208% 0 0,0942285% 0,04711% 0,25913%
1990-94 0,68027% 9,86395% 17,6870748% 0,34014% 1,81406%
1995-99 0,66994% 12,01429% 1,6971862% 0,49129% 1,38455%
2000-04 1,14464% 6,6077% 1,0405827% 2,44537% 4,68262%
2005-09 1,1236% 5,94569% 0,5149813% 4,40075% 2,05993%
  Dokdo mouvement d’indépendance Shinnichiha (sympathisants japonais) Japon + dommages de guerre
1945-49 0 0 2,5080906% 3,802589%
1950-54 2,72277% 0 0,1237624% 1,608911%
1955-59 0,2892% 0 0 0,771208%
1960-64 0,70439% 0 0,0454442% 0,499886%
1965-69 0,77891% 0,05992% 0,0299581% 0,14979%
1970-74 0,09745% 0 0 0,116936%
1975-79 0,98828% 0 0,0229832% 0,114916%
1980-84 0,30502% 0,04693% 0 0,093853%
1985-89 0,25913% 0,07067% 0,0471143% 0,094229%
1990-94 0,22676% 0 0,5668934% 0,793651%
1995-99 1,07191% 0,17865% 0,4912908% 0,267977%
2000-04 0,83247% 0,05203% 0,5723205% 0,156087%
2005-09 4,2603% 0,14045% 1,3576779% 0,327715%

Source : Kimura Kan « Découverte des litiges : mémoires collectives dans les manuels scolaires et relations entre le Japon et la Corée du Sud » Journal of Korean Studies, vol. 17, no. 1 (printemps 2012).

Note : les chiffres figurant au tableau indiquent les pourcentages des articles parus à la date du 4 février 2011 qui contenaient le mot Ilbon (Japon), ainsi que d’autres termes relatifs aux litiges historique et territorial entre le Japon et la Corée du Sud. La couleur jaune désigne les périodes où les pourcentages ont été les plus élevés, le bleu les quatre périodes occupant les positions suivantes dans ce classement.

Ceci ne doit pas être interprété comme le signe d’une intensification du mouvement d’hostilité au Japon en Corée du Sud. En fait, on constate un déclin à moyen et long terme du nombre des participants aux manifestations anti-japonaises. Contrairement à ce qui se passe en Chine, où de telles manifestations à grande échelle se produisent de temps en temps, on ne voit pas, dans la Corée du Sud d’aujourd’hui, de grandes foules descendre dans la rue pour dénoncer le Japon.

Il en allait tout autrement dans le passé. Jusqu’aux alentours des années 1980, les participants aux manifestations de ce genre se comptaient par dizaines de milliers. Mais aujourd’hui, même le 15 Août, anniversaire de la libération de la Corée de la tutelle japonaise en 1945, n’attire qu’un petit millier de personnes, au grand dam des organisateurs de cet évènement.

La taille modeste des manifestations hostiles au Japon apparaît encore plus clairement si on les compare à des manifestations organisées pour d’autres raisons. Celles, par exemple, qui ont eu lieu en 2008 pour protester contre les importations de bœuf en provenance des États-Unis, ont rassemblé jusqu’à des centaines de milliers de participants et, des dizaines de milliers de gens ont défilé en 2013 pour protester contre la manipulation supposée de l’élection présidentielle de 2012 par des membres des services secrets.

On peut même dire que l’« hostilité au Japon » est devenue un motif de manifestation impopulaire en Corée du Sud. Aujourd’hui, la participation à ces manifestations est même beaucoup plus faible que lors de la « vague anti-sud-coréenne » organisée en 2011 contre la télévision Fuji, manifestation qui aurait regroupé plus de trois mille protestataires venus dénoncer la présence « excessive » de la Corée du Sud dans la programmation de l’une des grandes chaînes de télévision du Japon. Il serait dangereux d’ignorer ces faits et d’accorder trop d’importance au mouvement d’hostilité au Japon en Corée du Sud.

  • [12.02.2014]

Professeur à l’Université de Kobe ; président du Forum Pan-Pacifique. Titulaire d’un doctorat de droit de l’Université de Kyoto. A été expert invité à l’Université Harvard, à l’Université de Corée et à l’Institut Sejong. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Kankoku ni okeru « ken'ishugiteki » taisei no seiritsu (La mise en place du système autoritaire sud-coréen), qui a reçu le Prix Suntory pour les sciences sociales et humaines.

Articles liés
Autres articles dans ce dossier
  • Le triangle stratégique USA-Japon-Corée : nouvelles menaces et perspectives de coopérationL’évolution de la situation au cours des deux dernière décennies a aggravé les difficultés de la coopération trilatérale entre les États-Unis et ses deux partenaires de l’Asie du Nord-Est : le Japon et la Corée du Sud. Pour que ces relations triangulaires puissent s’améliorer, il conviendrait que Washington prenne un certain nombre d’initiatives de grande portée.

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone