Dossier spécial Comprendre le Japon sous l’angle de la religion
Les Japonais et les divinités

Hashizume Daisaburo [Profil]

[24.03.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le terme de religion évoque pour la plupart des Japonais les divinités traditionnelles et Bouddha. Ces divinités kami étaient révérées au Japon dès avant l’implantation du bouddhisme. Quelle est la place des kami au Japon, depuis les temps anciens jusqu’à nos jours ?

Dieu et « kami »

En japonais, Dieu se traduit par Kami, terme également utilisé pour désigner les divinités kami. Pour dissiper tout malentendu, examinons ces trois termes : Dieu, Kami et divinités kami.

Dieu est la divinité unique d’une religion monothéiste. Son unicité est exprimée par la majuscule, en anglais comme en français. Avec une minuscule, le même mot de dieu désigne les divinités d’une religion polythéiste.

Ecrit en caractères chinois, le mot « dieu »(神)se lit kami en japonais et il désigne, dans une acception psychologique, les phénomènes psychiques. Il qualifie aussi une existence divine, mais sans lui accorder une réelle supériorité. L’existence suprême est désignée par d’autres mots, comme ten(天)ou jôtei(上帝).

Les divinités kami traditionnelles du Japon sont pour leur part, en résumé, l’incarnation de phénomènes naturels. Les kami des textes fondateurs que sont le Kojiki (Chronique des faits anciens) et le Nihon Shoki (Annales du Japon), les kami révérés dans les sanctuaires, le soleil et la lune, le vent et la pluie, la montagne et la mer, les grands arbres et les grandes pierres, les animaux, les plantes et les humains hors-norme, tous sont des divinités kami. Le philosophe de l’époque d’Edo Motoori Norinaga définissait ainsi les kami : tout ce qui éveille des émotions profondes chez l’homme. Pour les Japonais, le Japon dans sa grande richesse naturelle abrite partout des divinités, c’est le pays des kami. Cette expression, pays des kami, suscite souvent des malentendus à l’étranger, où l’on y voit des relents de nationalisme, mais cette interprétation est loin du sens originel.

Le shintô, fusion d’une multitude d’éléments

Le shintô est la religion primitive du Japon, qui révère les divinités kami.

L’absence de documents sur le shintô ancien ne permet pas de savoir précisément quelle forme cette religion revêtait. On ignore même si elle avait une forme susceptible d’être appelée shintô. Il s’agit sans doute du mélange de divers éléments. Par exemple :

– à la base du shintô se trouve la vénération des chasseurs-cueilleurs de la période Jômon (15 000 à 300 av. J.-C.) pour la nature ;

– les riziculteurs de la période Yayoi (300 av. J.-C. à 250 après J.-C.) ont révéré la force productrice de la terre à travers des symboles comme les statuettes dogû et intégré le chamanisme de la péninsule coréenne ;

– les armes et miroirs en bronze venus de Chine ont été élevés au rang d’instruments religieux et sacrés détenus par les chefs ;

– la divination, l’astronomie, les éphémérides et la philosophie taoïste de l’immortalité ont été reprises dans les rites religieux et funéraires des dirigeants ;

– dans chaque région, les communautés et les seigneurs ont vénéré leur propre divinité locale et édifié des sanctuaires.

La fusion de ces divers éléments a été reconnue, après l’introduction du bouddhisme, comme un tout baptisé shintô (littéralement « la voie des dieux ») par comparaison et en réaction au bouddhisme.

L’idée de « kami » issue de la comparaison avec Bouddha

Le bouddhisme, religion fondée en Inde par Siddhārtha Gautama (Shakyamuni, né au VIe ou Ve siècle avant J.-C.), s’appuie sur une importante documentation écrite et une théorie détaillée. Le bouddhisme introduit au Japon par le biais de la Chine, dont il a subi l’influence, se base sur des textes rédigés en caractères chinois, et l’organisation comme la gestion de la communauté religieuse sont inspirées du système chinois. Les Japonais, par comparaison avec le Bouddha ainsi découvert, ont construit le concept de kami.

Comparons Bouddha et les kami.

Bouddha est un être humain qui a atteint l’éveil, il est vivant. Lorsque Bouddha meurt, il échappe au cycle de la réincarnation et cesse d’exister. Les divinités kami ne sont pas des humains mais leurs ancêtres, et elles peuvent être vivantes ou non.

Bouddha est un homme, qui se consacre au célibat. Les kami sont hommes ou femmes et peuvent se marier.

Bouddha est représenté par des statues placées dans les temples, mais il n’est pas dans les temples. Les kami ne sont pas représentés par des statues. Dans les sanctuaires, le yorishiro représente le lieu où viennent les kami, sans qu’ils soient présents dans le sanctuaire.

Le bouddhisme, le système politique basé sur des éléments chinois et les techniques avancées venues de Chine comme l’astronomie, la médecine ou encore l’architecture, sont autant d’outils qui ont participé à asseoir le pouvoir et le prestige des classes dirigeantes. Voyons maintenant comment le bouddhisme transplanté au Japon a coexisté avec le shintô.

Divinités « kami » au service du pouvoir et aristocratie bouddhiste

Le pouvoir central s’est établi vis-à-vis des multiples seigneurs locaux en fédérant les groupes révérant Amaterasu en tant que leur ancêtre, qui avaient la mainmise sur les actes religieux. Les seigneurs honoraient chacun leur propre divinité (par exemple, Ôkuninushi à Izumo). La fédération s’est faite par la création d’une mythologie permettant à ces diverses divinités de coexister en harmonie.

Le VIIIe siècle voit la rédaction du Nihon Shoki et du Kojiki. Ces ouvrages font d’Amaterasu la divinité principale avec pour descendance l’empereur, unique dépositaire du pouvoir religieux et politique. De fait, hors de la lignée impériale, les seigneurs locaux sont exclus du pouvoir religieux et politique. Malgré tout, comparé à la constitution d’une religion monothéiste — tel le peuple d’Israël qui reconnaît Yahvé comme seul Dieu, de manière exclusive —, le pouvoir central japonais a la particularité, au lieu d’exclure les autres divinités, de leur accorder un certain statut, sous la domination d’Amaterasu. La coexistence des divinités kami signifie la coexistence des pouvoirs locaux.

La particularité de Bouddha est de n’avoir aucun lien avec les divinités kami et de ne pas être placé sous la domination d’Amaterasu. De ce fait, dans la mesure où l’empereur monopolisait le pouvoir religieux et où le shintô se trouvait à la base du pouvoir politique, les seigneurs qui en étaient exclus ont pu librement choisir d’embrasser le bouddhisme. Les seigneurs provinciaux établis dans la région du Yamato, se transmettant de génération en génération postes gouvernementaux et fiefs, ont formé l’aristocratie. L’aristocratie, majoritairement bouddhiste, a fait édifier des temples, espérant atteindre la félicité dans l’au-delà. La possibilité de devenir un bouddha après la mort était une pensée nouvelle, qui différait du shintô. Dans le même temps, les paysans qui travaillaient sur les terres de l’aristocratie et des temples restaient plus proches des croyances traditionnelles en les divinités locales que du bouddhisme.

  • [24.03.2014]

Sociologue, professeur honoraire de l’Université de technologie de Tokyo. Auteur, entre autres, de Jeux de langue et théorie sociale (Keisô Shobô, 1985), La stratégie discursive du bouddhisme (Keisô Shobô, 1986, Samgha bunko, 2013), Introduction à la sociologie religieuse pour comprendre le monde (Chikuma Shobô, 2001, Chikuma bunko 2006), Les mystères du christianisme (Kôdansha gendai shinsho, 2011) et Le bouddhisme joyeux (Samgha shinsho, 2013).

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