Dossier spécial Comprendre le Japon sous l’angle de la religion
Trois portes pour comprendre la vision japonaise de la vie et la mort

Yamaori Tetsuo [Profil]

[11.04.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Yamaori Tetsuo, spécialiste des religions, présente la vision qu’ont les Japonais de la vie et de la mort et les structures à plusieurs « couches » de leur conscience en faisant appel à l’environnement, au climat, aux mythes et au contexte historique du Japon.

L’archipel japonais : une structure à trois couches

J’utiliserais, pour aborder la vision japonaise de la vie et de la mort, une analogie, celle de trois portes qui aident de la comprendre.

La première s’ouvre sur l’environnement naturel, le climat du Japon. Il y a quelques temps, une agence de publicité japonaise avait réalisé une vidéo, longue d’une heure environ, qui montrait l’archipel filmé depuis une altitude de trois mille mètres.

Elle m’a surpris. Entre Okinawa et le reste du Japon, l’avion n’avait survolé que la mer. Le paysage qui avait ensuite défilé était presque exclusivement composé de montagnes et de forêts. On n’y discernait pas la moindre trace de la société d’agriculture rizicole. Forêts, montagnes et mer défilaient sur l’écran.

Je me suis rapidement rendu compte que l’illusion était due à l’altitude à laquelle la vidéo avait été filmée. Qu’aurait-on vu si elle avait été tournée depuis une altitude de mille mètres ? Les grandes zones agricole comme la plaine du Kantô auraient certainement été visibles. Et si elle l’avait été depuis cinq cents ou trois cents mètres d’altitude, il ne fait aucun doute que l’on aurait aussi distingué les villes modernes et les zones industrielles.

Soudain j’ai compris quelque chose : trois couches structurent l’archipel japonais, celle de la société forestière et montagnarde, celle de la société agraire et rizicole, et enfin celle de la société industrielle moderne. Et ces trois couches qui structurent l’archipel sont gravés dans nos consciences et nos sens. La couche inférieure correspond à la civilisation Jōmon, la couche intermédiaire à la civilisation Yayoi, et le dernier à la conscience et au sens des valeurs modernes. C’est cette structure à trois couches, liée au climat et à notre conscience, qui permet aux Japonais, lorsqu’ils sont confrontés à des crises comme celle du Grand Séisme du Japon de l’Est, de réagir avec flexibilité, d’accepter avec endurance la menace permanente de leur environnement naturel, et la mort absurde que la nature impose parfois.

Dans deux essais intitulés pour l’un Tensai to kokubô (Catastrophes et défense nationale) et pour l’autre Nihonjin no shizenkan (La vision japonaise de la nature) publiés dans les années 1930, Terada Torahiko, un homme de sciences et de lettres représentatif du Japon moderne, a écrit que premièrement, plus une civilisation progresse, plus les dégâts infligés par les ravages de catastrophes naturelles augmentent ; que, deuxièmement, l’ampleur des menaces naturelles qui pèsent sur les Japon (séismes, tsunami, typhons) est bien plus considérable que celles auxquelles est confronté l’Occident ; et troisièmement que l’expérience de ces catastrophes a appris aux Japonais à ne pas aller contre la nature, mais à l’accepter telle qu’elle est, à la considérer comme un maître duquel ils doivent apprendre. Même dans le domaine scientifique, les Japonais ne se placent pas dans une optique de domination de la nature, mais d’adaptation, une attitude née de la connaissance empirique de la nature. Ce sur quoi je veux attirer l’attention ici est que la nature au Japon est beaucoup plus instable et capable d’explosions que ne l’est la nature de l’Occident.

Comment la vision de l’impermanence a évolué dans le climat japonais

Ce n’est pas tout. Terada Torahiko a détecté dans cette attitude de docilité vis-à-vis de la nature, d’adaptation au climat, quelque chose qui mène à la vision bouddhiste de l’impermanence. Il montre que cette succession interminable d’innombrables séismes et typhons a fait naître le sens de l’impermanence de la nature. Cette impermanence a à l’origine été pensée par Shakyamuni, le Bouddha. Rien sur cette terre n’est éternel. Toutes les choses qui ont une forme disparaîtront. Tous les hommes meurent un jour. Tel est l’enseignement du Bouddha.

Cette conscience indienne de l’impermanence a subi une transformation importante dans le climat japonais. Je veux parler de la perception que l’impermanence des cycles et de la régénération par la succession des saisons vit dans le monde naturel qui nous entoure. Au printemps, les fleurs s’épanouissent, en automne, les feuillages rougissent et tombent, en hiver, la bise souffle. Mais avec la nouvelle année, le printemps revient. Les jours de soleil alternent avec ceux où il pleut, et cette alternance soutient la vie. La capacité de supporter souplement et obstinément bourgeonne, bientôt l’ombre de la mort se fait sentir, elle est acceptée calmement quand elle arrive et l’être humain retourne à la terre, à la nature ; telle est la perception qui s’est développée.

  • [11.04.2014]

Historien et philosophe des religions, né à San Francisco (États-Unis) en 1931, qui a étudié la philosophie indienne à l’Université du Tôhoku. Il est aujourd’hui professeur émérite du Centre de recherches international des études japonaises, qu’il a dirigé entre 2001 et 2005, ainsi que du Musée national d’histoire japonaise et du Collège doctoral de recherche avancée. Parmi ses nombreux ouvrages figurent Shi no minzokugaku (La Mort, une étude folkloriste), Kindai nihonjin no shûkyôishiki (La conscience religieuse des Japonais modernes) ou encore Ôjô no gokui (Les façons de mourir des grands maîtres).

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